Dans deux semaines, des milliers de personnes envahiront à nouveau le campus de McGill pour la rentrée universitaire. Pour les étudiant·es de première année, les allées pavées et les pelouses bien entretenues seront synonymes d’un nouveau départ prometteur.
Mais derrière cette façade paisible se cache un passé récent que l’université préférerait oublier.
L’été dernier, des centaines d’étudiant·es ont demandé à l’université de rendre des comptes par des manifestations pacifiques et un campement en soutien à la cause palestinienne. Comme on le sait, le campus est ensuite devenu le théâtre de violences et d’agitation lorsque la police et des agents de sécurité privés ont agressivement démantelé le campement.
Les seuls vestiges encore visibles aujourd’hui sont quelques autocollants décolorés : « Soutenez les étudiants. Exigez le désinvestissement du génocide. »
Mission académique et neutralité
Plusieurs semaines avant la destruction du campement, l’administration de McGill a proposé une liste de mesures potentielles en réponse aux revendications des étudiant·es. Celles-ci comprenaient une révision de sa politique d’investissement, plusieurs initiatives académiques visant à soutenir les étudiant·es et les universitaires palestinien·nes, et l’amnistie pour les participant·es au campement.
Toutefois, concernant la demande de condamnation d’Israël, l’université a simplement déclaré qu’elle ne prenait pas position sur les questions géopolitiques.
Qu’est-ce que le « service à la société », si ce n’est de prendre position dans l’une des crises morales les plus urgentes de notre époque?
Malgré tout ce qui s’est passé depuis, McGill n’a fait que renforcer son engagement envers cette notion dite de « neutralité ». En mai dernier, le président de McGill, Deep Saini, a écrit à tous les étudiant·es et au personnel que l’université, consciente de sa « mission académique », devait « s’abstenir de faire des commentaires sur une crise géopolitique ou de prendre position », faisant spécifiquement référence à l’escalade de la crise humanitaire à Gaza.
Un rapide coup d’œil au site Web de l’université nous apprend que McGill définit elle-même sa mission comme « l’avancement de l’apprentissage et la création et la diffusion du savoir, en offrant la meilleure éducation possible, en menant des activités de recherche jugées excellentes selon les normes internationales les plus élevées, et en rendant service à la société ».
Les demandes de transparence, de responsabilité et de prise de position morale sur la violence de masse ne sont pas des distractions par rapport à l’enseignement ou à la recherche, elles sont nécessaires pour accomplir cette mission. Et qu’est-ce que le « service à la société », si ce n’est de prendre position dans l’une des crises morales les plus urgentes de notre époque?
Double standard troublant
Les actions de McGill liées à la guerre en Ukraine prouvent d’ailleurs que sa mission non seulement permet de prendre position, mais l’exige.
En 2022, quelques semaines après le début des hostilités, l’université avait publié des déclarations condamnant l’agression russe. L’administration de McGill avait rappelé à sa communauté que « la stabilité et la paix sont essentielles à l’avancement de l’enseignement supérieur et du savoir » et que « l’Université McGill est solidaire des universités ukrainiennes, de leurs étudiants, de leurs enseignants et de leurs employés ».
Mais l’institution qui a trouvé sa voix pour l’Ukraine dans le cadre de sa « mission académique » prétend aujourd’hui que cette même mission l’oblige à s’abstenir de prendre position sur Gaza.
McGill doit trouver soit le courage de s’exprimer de manière conséquente.
Cette contradiction révèle un double standard troublant. L’ampleur et la durée de ces souffrances ne sont pas moins profondes que celles vécues en Ukraine.
La riposte militaire d’Israël à la suite des attaques odieuses perpétrées par le Hamas en octobre 2023 a donné lieu à des accusations de génocide et de crimes de guerre. Les informations faisant état d’une famine généralisée, de victimes civiles, de déplacements forcés et de l’effondrement des infrastructures ont déclenché des jugements et des inculpations de la part des tribunaux internationaux et ont même suscité des avertissements diplomatiques de la part d’alliés de longue date d’Israël, notamment le Canada, le Royaume-Uni et l’Allemagne.
Lorsque McGill a choisi de s’exprimer sur l’Ukraine, elle a embrassé sa mission. Mais se retrancher aujourd’hui dans le silence sur Gaza sape les valeurs qu’elle a autrefois défendues.
Une question de principe
Lorsque le silence est sélectif, il devient une forme de discours, une approbation tacite du statu quo.
Hannah Arendt a mis en garde contre la complicité morale du silence. La triste vérité, écrivait-elle, est que la plupart des actes malveillants sont commis par des personnes qui ne se sont jamais décidées à être bonnes ou mauvaises.
Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement la position de McGill sur tel ou tel conflit, mais aussi la cohérence de ses normes.
Si McGill souhaite conserver sa crédibilité en tant qu’institution fondée sur des principes, elle doit appliquer ses valeurs de manière fidèle. McGill doit à ses étudiants, à son corps enseignant et à la société québécoise une politique d’engagement éthique à tout le moins cohérente et transparente.
Elle ne peut plus se permettre de se retrancher derrière une neutralité appliquée de manière sélective. Dans ce contexte, le silence n’est pas un refuge, mais une abdication morale.
Lorsque le silence est sélectif, il devient une forme de discours, une approbation tacite du statu quo.
McGill doit trouver soit le courage de s’exprimer de manière conséquente, soit la discipline nécessaire pour rester totalement silencieuse. Tout autre choix trahit à la fois sa mission académique et sa conscience morale.
Les étudiants du campement l’ont compris et ont agi en conséquence, malgré les menaces de l’université.
À l’aube d’une nouvelle année universitaire, nous exhortons tous les étudiant·es, nouveaux et anciennes, à ne pas détourner le regard. Soyez prêts à vous exprimer, même lorsque votre université reste silencieuse.