« Alligator Alcatraz » est-il un camp de concentration?

Maxime Laprise Chroniqueur · Pivot
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« Alligator Alcatraz » est-il un camp de concentration?

En Floride, un nouveau camp d’internement pour migrant·es en situation irrégulière est qualifié par certain·es de camp de concentration. Faudrait-il faire preuve de plus de prudence avec un tel concept?

Au début du mois de juillet, la Floride inaugurait une sinistre prison à ciel ouvert devant accueillir jusqu’à 3000 migrant·es en situation irrégulière. Érigée en une semaine sur le terrain d’un aéroport désaffecté, celle-ci a été caustiquement baptisée par les autorités Alligator Alcatraz en référence à la dangereuse faune locale.

Pour qualifier ce lieu, la plupart des grands médias avancent à tâtons. Tout y passe : prison, camp d’internement, centre de détention, zone de transit et bien d’autres choses encore. Une expression est toutefois soigneusement évitée : camp de concentration. Les militant·es qui dénoncent les dérives actuelles du gouvernement américain en matière de droits de la personne ne manquent pas quant à eux de mobiliser le concept à des fins polémiques. Est-ce approprié?

Le poids des mots

Dans l’imaginaire collectif, le camp de concentration est indissociable du régime nazi et surtout de la Shoah. Désormais revêtu d’une forte charge à la fois mémorielle et émotionnelle, le concept s’est pour ainsi dire sacralisé et son utilisation risque constamment de provoquer des controverses que les médias cherchent généralement à éviter.

Certains mots furent effectivement contaminés par l’Histoire. En parlant de génocide par exemple, on n’invoque pas seulement un concept légal, mais on renvoie aussi aux millions de personnes exterminées pendant la Shoah ainsi qu’aux génocides arménien ou rwandais. Son emploi à tout vent risquerait par conséquent de banaliser ces tragédies et de brouiller leur singularité historique. Une extrême prudence reste de mise.

Dans l’imaginaire collectif, le camp de concentration est indissociable du régime nazi et surtout de la Shoah.

Mais une prudence excessive risque parfois de figer de tels concepts et de les historiciser à outrance. Comme si l’hitlérisme détenait le monopole des camps de concentration et que toute mobilisation contemporaine du concept constituait une offense à ses victimes.

Aussi compréhensible soit-elle, cette réserve nous empêche en définitive d’identifier les dérives de notre temps. Il suffit pour s’en convaincre de regarder du côté de ceux et celles qui refusent toujours de parler d’une montée du fascisme en Occident. 

Une longue histoire

Dans son ouvrage One Long Night : A Global History of Concentration Camps, l’historienne et journaliste Andrea Pitzer définit le camp de concentration comme un centre de détention de masse où un gouvernement enferme des populations civiles jugées dangereuses pour la sécurité ou l’ordre social sans procédures judiciaires régulières.

Si on retient cette définition, il faut conclure que les camps de concentration précèdent les nazis et leur survivent. En effet, ceux-ci apparaissent en 1896 pendant la guerre d’indépendance cubaine. Aux prises avec une féroce guérilla, l’occupant espagnol entreprend une politique de « reconcentration » ayant pour objectif d’isoler les insurgés de la population leur fournissant soutien et ravitaillement. Entre 400 000 et 500 000 paysan·nes sont ainsi interné·es de force dans des camps insalubres où règnent la famine et les épidémies.

Rien de tout ça n’a été inventé par les nazis ou n’est mort avec eux. En se refusant à mobiliser des concepts historiquement chargés, on s’empêche de le voir.

Des politiques similaires sont mises en place par les États-Unis pendant la guerre américano-philippine (1899-1902), par les Britanniques pendant la seconde guerre des Boers (1899-1902) ou par l’Empire allemand qui, entre 1904 et 1908, mène une campagne d’extermination contre les Héréros et les Namas dans l’actuelle Namibie. Il s’agit du premier génocide du 20e siècle. Quant à eux, les premiers camps de concentration nazis ouvrent dès 1933 et servent initialement à interner et « rééduquer » les opposants politiques comme les communistes, les sociaux-démocrates, les syndicalistes et les anarchistes.

Le rôle de ces centres s’élargit peu à peu et le régime commence à interner des groupes jugés « asociaux » ou indésirables comme les témoins de Jéhovah, les Roms, les homosexuel·les ou bien les Juifs et les Juives. Alors que la guerre bat son plein, les conditions d’internement se brutalisent, la déshumanisation s’accroit et les meurtres de masse prennent forme. Les camps d’extermination, qu’il importe de distinguer des camps de concentration, ouvrent ainsi à partir de 1941 et fonctionnent jusqu’à la toute fin de la guerre.

Au goût du jour

Alligator Alcatraz n’est pas un camp d’extermination, mais son caractère concentrationnaire apparait de plus en plus clair. En mai, Donald Trump affirmait déjà qu’il doutait que les non-citoyen·nes puissent bénéficier de ldroits légaux. De nombreuses enquêtes journalistiques indiquent que ces droits sont effectivement ignorés par les autorités : arrestations arbitraires par des hommes masqués, enfermement sans comparution devant un juge, déportations sans procès, définancement de l’aide juridique et bien d’autres choses encore. De plus, les conditions d’internement à Aligator Alcatraz apparaissent profondément abominables.

Aussi compréhensible soit-elle, cette réserve nous empêche en définitive d’identifier les dérives de notre temps. Il suffit pour s’en convaincre de regarder du côté de ceux et celles qui refusent toujours de parler d’une montée du facisme en Occident. 

Contrairement à ce qu’affirme la Maison-Blanche, la plupart des personnes ainsi privées de leurs droits ne possèdent pas de casiers criminels et ne posent aucun risque réel pour la société. Cela n’empêche pas le président de les présenter comme les « pires des pires ».

On coche en définitive toutes les cases pour parler d’un camp de concentration.

Le risque de la comparaison

Un tel constat ne doit cependant pas nous autoriser toutes les exagérations. Les camps de concentration ne débouchent pas toujours sur des génocides, et les génocides n’impliquent pas toujours des camps de concentration.

Les deux phénomènes n’en procèdent pas moins de la même « substance ». Co-morbides, ils s’appuient tous deux sur la déshumanisation d’un groupe déterminé qui constituerait collectivement une menace. Il devient par conséquent légitime d’ignorer ses droits fondamentaux afin de « purifier » la Nation ou bien de « protéger » ceux et celles que l’État considère comme des citoyen·nes légitimes.

Rien de tout ça n’a été inventé par les nazis ou n’est mort avec eux. En se refusant à mobiliser des concepts historiquement chargés, on s’empêche de le voir.

Il reste tout à fait inapproprié et irrespectueux de comparer Alligator Alcatraz à Auschwitz-Birkenau, mais son érection n’en doit pas moins constituer un signe d’alerte.