La situation à Goma, ville frontalière du Congo prise par le groupe rebelle M23 en janvier dernier, est critique. Les citoyen·nes tentent tant bien que mal de continuer leur vie quotidienne, alors que les pénuries en tout genre font rage et que la sécurité ne tient qu’à un fil. Sur place, plusieurs font part d’un climat de terreur qui plane sur la ville.
« Ça nous perturbe. Chaque nuit, il y a des morts dans la ville, des vols, des viols. Tous les jours. Nous avons créé des groupes WhatsApp dans le quartier. Quand on entend des coups de feu, on demande où ça se passe. On sait chez qui ils sont entrés, et qui ils ont tué », révèle Feza*, une entrepreneure rencontrée à Gisenyi, du côté rwandais de la frontière.
Les villes de Goma, au Congo, et Gisenyi, au Rwanda, sont jumelles, séparées seulement par une mince allée de la largeur d’une rue. Officiellement, seulement deux postes frontaliers permettent de traverser de part et d’autre.
Selon les nombreuses personnes rencontrées pour ce reportage, des fusillades éclatent chaque nuit à Goma. Sur place, le crépitement des mitraillettes était d’ailleurs bien audible une fois l’obscurité tombée.
« On vit dans l’insécurité totale. Si tu veux vivre, à partir de 18 h, tu dois être à la maison, pour ta sécurité », souligne Confident.
D’où vient le M23?
De son nom complet, le Mouvement du 23 mars (M23) n’est que le dernier d’une longue liste de groupes rebelles qui opèrent dans la région depuis une trentaine d’années. Il a été formé en 2012, mais est devenu inactif à la suite d’un accord de paix signé en 2013, jusqu’à sa résurgence en novembre 2021.
Officiellement, le groupe réclame l’application de précédents accords de paix, et en particulier une amnistie pour certains de ses leaders. Après avoir conquis Goma et Bukavu, il mentionne désormais l’idée de libérer les Congolais·es de ce qu’il qualifie de régime d’oppression de Kinshasa, la capitale.
Plusieurs rapports de l’ONU indiquent néanmoins que le M23 serait soutenu par le Rwanda.
Mas* se souvient d’ailleurs d’une nuit récente où les rebelles avaient failli perdre le contrôle de Goma, avant de recevoir des renforts de l’armée rwandaise.
« C’était un vendredi où il y avait eu des attaques tard dans la nuit. La moitié de la ville était presque entre les mains des [résistants] Wazalendo. Ceux qui habitent près de la frontière ont tous vu les forces spéciales rwandaises traverser pour appuyer [le M23] et lui permettre de reprendre le contrôle de Goma », soutient-il.
S’exiler
Depuis novembre 2021, le M23 a commencé à prendre le contrôle de certains territoires situés dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. En janvier et février, les capitales des deux provinces, respectivement Goma et Bukavu, sont tombées aux mains des rebelles.
À ce moment, plus de 600 000 déplacé·es vivaient dans des camps aux alentours de la ville, où ils et elles espéraient obtenir un peu plus de sécurité. Dans les régions à la frontière du Rwanda, ce sont plus de six millions de personnes qui avaient dû fuir leur chez-soi en raison de la guerre, selon l’ONU.

Depuis la capture de Goma, de nombreux·euses Congolais·es qui en ont la capacité ont fait le choix de prendre un logement du côté rwandais de la frontière. Plusieurs font l’aller-retour chaque jour, allant s’occuper de leur maison et de leurs biens à Goma pendant la journée, avant de traverser à Gisenyi pour dormir en sécurité durant la nuit.
« Si quelqu’un en a les moyens, il ne peut que déménager. Si moi aussi j’en avais les moyens, je quitterais. C’est traumatisant de vivre comme ça », confie Feza.
Chaque matin, Clarisse se réveille vers 5 h afin d’amener ses deux enfants à la frontière, leur école étant située à Goma, avant de rentrer le soir dans le logement qu’elle a pris à Gisenyi, du côté rwandais, où elle peut dormir sur ses deux oreilles.
Elle est loin d’être la seule dans cette situation. Tellement que les douaniers ont créé un accès spécial pour les écolier·es. Vers 6 h, il était d’ailleurs possible de voir de nombreux élèves en uniforme se diriger vers le poste frontalier de la « Petite Barrière ».
« Il y avait trop d’insécurité. On a décidé de se mettre à l’abri en attendant que la situation s’améliore », explique Clarisse, qui conserve également sa maison à Goma. Celle-ci venait tout juste d’être cambriolée lors de l’entrevue.

« Malheureusement, dans la nuit d’avant-hier, des bandits sont venus et ils ont tout cassé. Quand ils ont vu qu’il n’y avait personne, ils sont montés chez notre locataire et ils ont tout pris : l’argent, les téléphones, tout », se désole-t-elle.
Selon ses dires, les propriétaires à Gisenyi ont profité de la situation pour augmenter les loyers, pouvant réclamer jusqu’à 30 % de plus pour un logement depuis la prise de Goma.
Étudiant à la maîtrise en droit international à l’Université Libre des Pays des Grands Lacs, Aristote* traverse également la frontière chaque matin vers 6 h.
Il espère que la communauté internationale entendra enfin le plaidoyer des citoyen·nes de Goma.
« Chaque jour, chaque nuit, ça crépite partout », dénonce-t-il. « Ça fait trois mois que la ville est tombée aux mains des rebelles. La population est souffrante, la situation humanitaire est très préoccupante, de même que la situation alimentaire, sécuritaire, tout. »
Accès refusé
Le M23, par le biais d’Oscar Balinda, chef de département adjoint de la Communication et des Médias au sein du groupe rebelle, avait initialement accepté de nous accorder une entrevue, en plus de nous permettre de traverser la frontière en sécurité.
À notre arrivée sur place, pour une raison incertaine, l’accès nous a toutefois été refusé. Nous avons donc dû rester du côté rwandais de la frontière pour faire notre travail et recueillir le témoignage des habitant·es de Goma.
« C’est typique du M23, ils n’ont aucune parole », ont souligné, séparément, deux sources. « Si toi, tu vis ça, imagine ce qu’ils font vivre aux Congolais », a ajouté la première personne.
Économie en panne
À la suite de la prise de la ville par les rebelles, le gouvernement congolais, situé à Kinshasa, a ordonné la fermeture des banques de Goma. Une situation qui crée un manque de liquidités dans la ville et qui fait en sorte que les taux de change sont faramineux.
De nombreuses entreprises ont donc dû fermer leurs portes et plusieurs se retrouvent sans aucune source de revenus.
« C’est difficile de faire des affaires en ce moment. Le défi majeur, c’est qu’on n’arrive pas à accéder aux zones rurales, là où on tire les matières premières pour faire nos produits. C’est trop dangereux. Et les clients n’achètent pas, parce qu’ils n’ont pas d’argent », se désole Feza.
Même une fois que la situation sécuritaire de la ville sera réglée, elle estime que cela prendra beaucoup de temps avant que la situation économique puisse reprendre son cours habituel. D’autant plus que de nombreuses personnes ont vu leurs biens être pillés lors des affrontements.
« Avant, je travaillais à Goma, mais à cause de la guerre, l’entreprise a fermé ses portes. Nous sommes là, à attendre que les rebelles partent et que la vie redevienne normale », espère Clarisse.
Sans source de revenus, elle survit grâce aux économies qu’elle possédait, ainsi qu’avec les transferts d’argent que peuvent parfois envoyer des proches vivant à l’extérieur de la région.

Enseignant en écriture et art oratoire, Paluku* ne reçoit lui non plus aucun salaire depuis la prise de Goma par le M23. « C’est tellement difficile qu’on manque parfois à manger. Le peu que tu peux trouver, tu dois l’épargner pour te nourrir », se désole-t-il.
Lui aussi a fait le choix de dormir à Gisenyi. Malgré tout, il continue de se rendre à sa salle de classe par passion pour sa profession.
Selon ses affirmations, des soldats du M23 sont venus chez lui pour recruter de force ses deux fils au sein de leur armée.
« Heureusement, ce jour-là, mes enfants s’étaient endormis dans l’annexe de la maison. Quand les soldats sont venus, je leur ai dit que les enfants étaient déjà partis à Gisenyi. Ils sont entrés, ils ont vu la chambre qui était vide et ils sont repartis », se remémore Paluku.
Quel est l’intérêt du Rwanda?
« C’est un croisement des facteurs sécuritaires, économiques et identitaires qui peuvent expliquer ce cycle de violence entre les deux pays », résume Yvon Muya, chercheur à l’école d’études de conflits et professeur à temps partiel à l’Université Saint-Paul, située à Ottawa.
Le contrôle des mines serait vraisemblablement l’un des principaux enjeux du conflit, alors que le Congo possède d’importants gisements de plusieurs minerais, notamment d’or et de cobalt, ainsi qu’environ 60 % des réserves mondiales de coltan, un métal essentiel à la fabrication des téléphones intelligents.
Selon un rapport de l’ONU publié le 27 décembre dernier, avant la prise de Goma, mais alors que les rebelles contrôlaient déjà une partie de la région, « au moins 150 tonnes de coltan ont été frauduleusement exportées par mois vers le Rwanda et mélangées à la production rwandaise ».
« Comment on fait pour exploiter illégalement des ressources? Il faut passer par la guerre. Le Rwanda entretient une économie de la guerre pour pouvoir extraire les matières premières du Congo », explique Yvon Muya.
Selon le chercheur, des tensions ethniques sont aussi l’une des raisons qui expliquent la situation. Tensions qui sont souvent exacerbées par les politiciens.
« Le Rwanda se sert de cette tension sociale pour dire qu’on ne peut pas permettre un nouveau génocide des Tutsis, puisqu’il y a un récit selon lequel ceux vivant au Congo seraient menacés. Le problème, c’est que ça lui sert d’excuse pour intervenir », analyse Yvon Muya.
Selon ses explications, bien que la violence existe selon des enquêtes indépendantes, elle proviendrait des deux camps, et les autorités congolaises nient tout plan d’extermination.
« La dernière motivation, c’est la sécurité nationale du Rwanda, qui accuse le gouvernement congolais de collaborer avec des génocidaires de 1994. […] Kinshasa rejette ces accusations », ajoute Yvon Muya.
Pour lui, la sortie de crise devrait passer par un accord économique entre le Congo et le Rwanda dans lequel les deux pays trouveraient leur compte.
« Toutes ces rébellions reposent sur la question du pouvoir. On en a connu plusieurs depuis 1996. Il y a la rébellion, puis un accord de paix, le partage du pouvoir, et tout le monde est content. Pourquoi le M23 échapperait-il à cette tradition? C’est vers cela qu’on va s’acheminer », prédit Yvon Muya.
Insécurité constante
En février, après la capture de la ville par les rebelles, des centaines de prisonniers ont pu s’évader de la prison centrale de Munzenze, située à Goma. Ceux-ci seraient en partie responsables du climat de terreur qui plane sur la ville.
Affirmant vouloir protéger la population, le M23 aurait donné un numéro où il est possible de joindre le groupe en cas d’attaque. « Des fois, ils arrivent, des fois, ils ne viennent pas. Le plus souvent, ils arrivent trop tard », résume avec cynisme Feza.
Toutefois, selon les dires de Mas*, qui s’intéresse particulièrement à la situation des droits de la personne, des soldats du M23 se livreraient également au brigandage, aux dépens de la population de Goma.
« Pour la population, c’est une menace permanente. La rébellion ne paie pas ses militaires et c’est la population qui est sacrifiée. Parce que si vous ne payez pas quelqu’un qui a une arme, il va se faire payer autrement. Et c’est ce qu’ils font », affirme-t-il.
Le groupe rebelle torturerait et assassinerait également ceux qu’il considère comme ses opposants, selon un rapport d’Amnistie internationale publié le 27 mai.
À cela s’ajoutent également des combats pour le contrôle de la ville, alors que les combattants Wazalendo – un terme swahili pour « patriotes » – continuent les combats.

« Ils ne se sont pas rendus. Ils restent dans les parages, cachés dans la ville. Ça représente une grande menace pour le M23, qui n’arrive pas à accéder à certains endroits : ils ont peur d’aller dans certains quartiers qui sont réputés pour abriter les Wazalendo », explique Mas.
La ville comporte deux communes urbaines : Goma et Karisimbi. La situation serait particulièrement critique dans cette dernière.
« Le M23 n’est pas capable de contrôler toute la ville. Ils contrôlent des zones, mais il y a des quartiers qu’ils ne peuvent pas fréquenter », confirme également Gidéon.
Bien que les citoyen·nes de Goma espèrent un retour à la normalité, le M23 indique pour sa part qu’il ne « quittera pas Goma et Bukavu jusqu’à ce que Jésus revienne ».
Une issue diplomatique pourrait éventuellement dénouer l’impasse, alors que les gouvernements congolais et rwandais ont commencé des négociations de paix.
* Noms fictifs. Par crainte de représailles, plusieurs personnes ont demandé que leur identité ne soit pas dévoilée.