Les violences sexuelles font des ravages.
Selon un article publié le mercredi dans The Lancet, une femme sur cinq sera victime de violences sexuelles avant d’atteindre 18 ans, et un homme sur sept. Cette conclusion s’appuie sur les données de l’Organisation mondiale de la santé colligées de 1990 à 2023 et vise plus de 200 pays.
Au Canada, ces violences touchent près du quart des adolescentes (24,8 %) alors que pour les adolescents, c’est un peu plus d’un dixième de la population (12,4 %).
Il faut se rappeler que ces crimes sont sous-déclarés.
L’ampleur des violences nous amène à nous interroger : les violences sexuelles contre les enfants doivent être une question de santé publique.
Le viol à grande échelle
Mais il y a plus. Certains membres de l’élite ont mis en place des structures d’exploitation sexuelle de mineur·es.
Le milliardaire québécois Robert Miller, accusé de multiples agressions sexuelles, faisait la manchette il y a quelques jours : La Presse dévoilait qu’il a injecté 24 millions $ dans la Future Cryonics Foundation, une entreprise de cryogénisation, technologie qui a la prétention de permettre une résurrection future et dont il veut se prévaloir.
Robert Miller fait l’objet de multiples accusations et poursuites, tant au criminel qu’au civil, depuis que des dizaines de femmes ont dévoilé avoir été recrutées, alors qu’elles étaient mineures, pour lui offrir des services sexuels.
Ces agresseurs prétendent avoir droit à une vie éternelle.
Mardi encore, The Suburban nous apprenait qu’en mars, une associée de Robert Miller a été arrêtée et accusée d’avoir attiré des jeunes filles, pendant plus de dix ans, pour avoir des relations sexuelles avec le milliardaire. Les accusations la visant veulent qu’elle ait exercé « un contrôle, dirigé ou influencé plusieurs personnes » pour qu’elles se prostituent.
Ce modus operandi est similaire à celui orchestré par Jeffrey Epstein.
Ironiquement, ces agresseurs, qui ont imposé une épée de Damoclès au-dessus des têtes de leurs victimes – soit la mort en sursis –, prétendent avoir droit à une vie éternelle.
Encore un exercice de pouvoir, encore une violence à l’égard des femmes qui ont le courage de dénoncer et qui ne peuvent plus vivre à cause de cette violence inscrite dans leur âme.
La parole et la mort
En effet, parler de violence, parler de pouvoir, parler de la violence du pouvoir, c’est un sport dangereux.
Virginia Giuffre a accusé Jeffrey Epstein et sa complice, Ghislaine Maxwell, de l’avoir recrutée pour leur réseau de prédateurs sexuels. Et elle s’est tenue debout devant un prince – Andrew – qui n’avait vu en elle qu’un corps à exploiter.
Elle vivait sur la corde raide et elle a perdu pied. Virginia s’est suicidée il y a deux semaines. Sa vie, champ de bataille d’un combat qui l’a emporté. Son sacrifice ne peut rester vain.
Comme tant de survivantes, Virginia Giuffre s’est battue, s’est débattue contre l’anéantissement de soi découlant de la prédation sexuelle. Virginia objectivisée, déshumanisée. Dès la sortie de l’enfance, un corps-marchandise qui ne lui appartiendra jamais plus. Une âme à jamais perdue.
Comment les survivant·es de violences sexuelles infantiles vivent ou survivent-elles?
Les mots laissés par Virginia sont vitaux : « Les mères, les pères, les sœurs et les frères doivent montrer les lignes de bataille qui sont tracées, et se tenir ensemble pour se battre pour l’avenir des victimes. La protestation est-elle la réponse? Je ne sais pas. Mais nous devons commencer quelque part. »
Des hommes de l’élite mondiale se sont servi de son corps nubile, ceux à qui tout est dû et qui se croient tout permis.
Ceux qui, comme le disait Neige Sinno dans Triste tigre, violent, agressent et retournent « vivre dans leur famille comme si de rien n’était ». Ceux qui ont la certitude qu’ils ne seront jamais dénoncés et qui clament « leur droit au pardon ».
Pour Neige, « ces hommes violents parce qu’ils le peuvent, parce que la société leur donne cette possibilité, parce qu’on leur a donné l’autorisation, et quand un homme a la permission de violer, il viole… »
Victimes multiples
Des images s’imposent à moi.
Celles de L’Amant de Marguerite Duras où je la revois, si jeune, exploitée sexuellement par sa famille qui l’a livrée à l’amant. La mise en scène hyper-esthétique du film me trouble : elle dissimule l’horreur.
Ton visage, Virginia, se superpose avec celui de Marguerite, toi qui as été donnée en pâture au désir sexuel d’hommes avides de chair fraiche. Je te revois adolescente, le bras du prince autour de tes hanches.
Je revois aussi Marguerite, prisonnière de ses démons et de l’alcool, qui a osé dire indicible, le secret, alors que dans les sociétés patriarcales, les survivants et les survivantes sont souvent confiné·es au silence.
Elle vivait sur la corde raide et elle a perdu pied.
Nelly Arcan s’impose aussi à moi, cette intellectuelle qui fut confinée au statut d’objet sexuel. Humiliée, déshumanisée, Nelly dénonçait le « discours de ceux qui veulent donner le statut des droits à leurs appétits de chacals », rappelant que « rien n’empêchera les hommes de marquer de leur sexe tout ce qui les entoure ».
Nelly s’est également enlevé la vie, car « il ne suffit pas d’ignorer l’horreur pour s’en protéger ».
J’ai pensé aux survivantes et aux survivants des pensionnats indiens. Après avoir partagé leurs souffrances, comment les survivant·es de violences sexuelles infantiles vivent ou survivent-ils?
Certes, les excuses du pape François, tout comme les travaux de la Commission vérité et réconciliation, resteront dans les annales. C’est important, mais est-ce suffisant?
L’importance du soutien
Comme toutes les violences, la violence sexuelle vise à assujettir la victime afin de la confiner à l’extérieur de l’humanité.
Les derniers enseignements de Virginia nous disent qu’il ne faut pas isoler la victime. C’est fondamental. Pour Neige Sinno, « isoler la victime, faire en sorte qu’elle soit dans une solitude absolue avec ce qu’elle vit, c’est […] ce que font les tortionnaires dans les régimes politiques de terreur ».
Virginia s’est tenue debout devant ses agresseurs, ces voleurs de vie. On aurait cru la résilience de cette guerrière à toute épreuve. Mais les conséquences du viol sont tentaculaires : tout comme l’eau, elles s’infiltrent et pourrissent tout sur leur passage. Par sa mort Virginia nous apostrophe : la violence sexuelle marque au fer rouge.
La violence sexuelle vise à assujettir la victime afin de la confiner à l’extérieur de l’humanité.
Comme l’ont souligné les chercheur·euses lors de la Conférence ministérielle mondiale sur l’élimination de la violence à l’égard des enfants, qui a eu lieu en novembre dernier en Colombie, « protéger les enfants de la violence et atténuer ses effets cumulés sur la santé tout au long de la vie est un impératif moral ».
La stratégie des agresseurs est d’imposer le silence à leurs victimes. Il existe également un impératif moral de briser le silence.
Cette rupture est un acte de courage – voilà le legs de Virginia. Sa parole a libéré des victimes nubiles de cette violence suprême.