Luke LeBrun Journaliste · PressProgress
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Un candidat bien en vue du Parti conservateur de Pierre Poilievre était membre d’une conversation de groupe utilisée par des chef·fes du « convoi de la liberté » et leurs avocat·es afin de coordonner des publications sur les réseaux sociaux avec des personnalités des médias alternatifs de droite et des influenceur·euses d’extrême droite.

Cet texte est initialement paru en anglais chez PressProgress.

La conversation de groupe sur Signal, une application de messagerie cryptée, se nomme « Canada Freedom Rights Movement » (Mouvement canadien pour les droits de la liberté), et réunit plus de 50 personnalités associées au convoi de la liberté et à l’extrême droite canadienne.

Ce groupe a été créé à l’époque de l’enquête publique sur la Loi sur les mesures d’urgence, tenue fin 2022 afin d’examiner l’utilisation de pouvoirs d’exception par le gouvernement fédéral pour mettre fin à l’occupation d’Ottawa et d’autres lieux à travers le pays. Le groupe demeure actif aujourd’hui.

Les documents obtenus par PressProgress suggèrent que ce groupe a été créé afin de permettre aux chef·fes du convoi et à leurs avocat·es de coordonner « le message médiatique et la stratégie de communication » avec « les médias alternatifs et les influenceur·euses », qui ont été averti·es que le « langage que nous utilisons […] est extrêmement important ».

Un document d’instructions de 88 pages a été diffusé sur le groupe par une avocate du Centre juridique pour les libertés constitutionnelles (JCCF), une organisation caritative associée à la droite conservatrice.

Dans de nombreux messages, les membres s’échangent des informations, débattent des façons de répliquer aux récits défavorables au convoi et ciblent des tweets à partager.

La description du groupe le qualifie de conversation « clandestine » et les nouveaux et nouvelles membres sont avisé·es de se souvenir de « la première règle du Fight Club » – ce groupe de combat secret qui, dans le film du même nom, rappelle à ses membres qu’« il est interdit de parler du Fight Club ».

La conversation de groupe a deux administratrices : Eva Chipiuk, ancienne avocate du JCCF qui a représenté des chef·fes du convoi lors de l’enquête publique sur la Loi sur les mesures d’urgence, et Bethan Nodwell, une organisatrice du convoi liée à des néo-nazi·es et des figures politiques européennes d’extrême droite.

La liste des membres du groupe comprend des personnalités clés du convoi de la liberté, dont les chef·fes de convois Tamara Lich, Chris Barber et Tom Marazzo, ainsi que l’avocat du convoi Keith Wilson.

On y retrouve également les noms de dizaines d’influenceur·euses d’extrême droite et de personnalités de médias alternatifs de droite comme True North, Western Standard et Rebel Media.

L’un des membres de cette liste est candidat conservateur dans la circonscription d’Elgin–St. Thomas–London-Sud, dans le sud-ouest de l’Ontario : il s’agit d’Andrew Lawton.

Un membre actif

Andrew Lawton, personnalité médiatique de droite, a été rédacteur en chef de True North et biographe pour le chef conservateur Pierre Poilievre.

En 2018, Andrew Lawton a mené, sans succès, une campagne pour être élu député sous la bannière des progressistes-conservateurs de Doug Ford en Ontario.

Sa campagne avait déraillé en raison de ses déclarations controversées et de ses positions extrêmes sur diverses questions délicates, comme l’avortement, les droits LGBTQ+ et l’islamophobie, et aussi pour avoir défendu la tenue de débats remettant en question l’existence de l’Holocauste sur les campus universitaires.

Andrew Lawton était l’un des membres les plus actifs dans la conversation de groupe du convoi de la liberté.

Lors de l’enquête sur les mesures d’urgence, en octobre 2022, plusieurs tweets d’Andrew Lawton peuvent être reliés à des conversations ayant commencé dans ce groupe.

Plusieurs messages montrent qu’Andrew Lawton a collaboré avec les avocat·es du convoi et répondu à leurs suggestions.

Dans le cadre d’un échange en octobre 2022, l’avocate du convoi, Eva Chipiuk, demande si quelqu’un « peut sortir un extrait » du témoignage des conseillers municipaux d’Ottawa Mathieu Fleury et Catherine McKenney.

« Je m’en occupe », répond Andrew Lawton. Quinze minutes plus tard, il publie le vidéoclip en question sur Twitter, avec le logo de True North et une description correspondant aux messages suggérés par l’avocate du convoi.

« Voilà, Eva Chipiuk », écrit Andrew Lawton. « Merci, monsieur, » lui répond Eva Chipiuk.

Andrew Lawton et le Parti conservateur n’ont pas répondu aux demandes de commentaire de PressProgress sur la participation du candidat à cette conversation de groupe ni à nos questions à savoir si Pierre Poilievre avait toujours confiance en Andrew Lawton.

À la suite de la publication de cet article et des reportages d’autres médias, Andrew Lawton a fait une déclaration publique dans laquelle il précise que son implication dans le groupe de discussion secret était de nature purement journalistique.

La fin de semaine dernière, près de 200 personnes se sont rassemblées devant les bureaux du candidat conservateur afin de dénoncer ses déclarations passées ainsi que sa proximité avec le convoi de la liberté.

« Une excellente façon de s’organiser »

Plusieurs personnes dont le nom figure dans la liste des membres de la conversation de groupe ont confirmé à PressProgress qu’elles y avaient participé. Les comptes Signal d’un certain nombre de membres sont également liés à leurs vrais numéros de téléphone.

Benita Pedersen, une organisatrice du convoi, a confirmé avoir participé à la conversation de groupe, décrivant celle-ci comme une « excellente façon de s’organiser » et de « partager de l’information ».

« J’adore faire partie de conversations de groupe », a indiqué Benita Pedersen à PressProgress. « Je suppose que l’un de mes problèmes est que je fais partie d’un trop grand nombre de groupes. »

Rupa Subramanya, ancienne collègue d’Andrew Lawton au média True North, confirme qu’elle a également été membre du groupe de discussion sur Signal entre octobre 2022 et novembre 2024. Elle se rappelle que le candidat conservateur y était « très actif ».

« J’ai simplement été ajoutée au groupe et au début, je pensais que ce serait une ressource utile », a déclaré Rupa Subramanya à PressProgress. Elle a fini par mettre le groupe en mode « sourdine » parce qu’elle estimait qu’il était devenu « complètement inutile ».

« Il y a une poignée de messages que j’ai envoyés, surtout pour faire la promotion de ce que je disais sur les réseaux sociaux », explique Rupa Subramanya.

« Absolument intolérants »

En plus de coordonner les messages et le contenu publiés sur les réseaux, les membres du groupe se moquaient régulièrement des résident·es d’Ottawa qui s’opposaient à l’occupation de la ville par le convoi de la liberté, qui a duré trois semaines.

Eva Chipiuk a fait circuler une vidéo conspirationniste affirmant que Zexi Li, résidente d’Ottawa ayant témoigné lors de l’enquête publique, serait une « agente de propagande » (psy-op) chinoise. Elle s’est aussi moquée d’elle, la qualifiant de « jeune bombe TikTok séduisante et fertile » et de « Jeanne d’Arc d’Ottawa ».

Depuis qu’elle a quitté la conversation de groupe, Rupa Subramanya affirme avoir appris que « plusieurs des membres » sont « absolument intolérants ». Elle indique que Bethan Nodwell, une administratrice du groupe, serait une « antisémite enragée » qui lui a aussi envoyé des « tweets ignobles ridiculisant l’hindouisme ».

Evan Balgord, directeur général du Réseau canadien anti-haine, fait remarquer que la liste complète des membres du groupe ressemble à un bottin de personnalités médiatiques de droite et d’activistes d’extrême droite. « Certaines de ces personnes ont des positions que je considère très extrêmes », dit-il en entrevue avec PressProgress.

« Bethan Nodwell, par exemple, est une nationaliste blanche autoproclamée qui a nié l’Holocauste », souligne Evan Balgord.

« Shadoe Davis, un autre membre de la conversation, a fait la promotion de la série documentaire néo-nazie et négationniste Europa : The Last Battle, une œuvre de propagande de grande envergure qui accuse le peuple juif d’avoir déclenché la Seconde Guerre mondiale dans le cadre d’un vaste complot visant à mener à la fondation d’Israël, tandis que les nazis d’Adolf Hitler ne faisaient que se défendre et défendre l’Europe. »

Evan Balgord ajoute que d’autres noms sur la liste des membres du groupe sont « associés au réseau nationaliste blanc Diagolon ».

Bris de conditions?

La liste des membres du groupe est également remarquable du fait que certaines personnes y apparaissant faisaient l’objet d’une ordonnance du tribunal leur interdisant tout contact entre eux à l’époque.

Tamara Lich et Chris Barber, deux important·es chef·fes du convoi arrêté·es pour leurs actions, avaient été libéré·es sous caution à la condition qu’elle et il n’aient pas de contact, « directement ou indirectement ». Tamara Lich avait également reçu l’ordre de ne pas communiquer avec un troisième chef du convoi, Tom Marazzo.

Ces trois noms figurent dans la conversation de groupe.

Ni Tamara Lich ni Chris Barber n’ont répondu aux demandes de commentaires de PressProgress. Tom Marazzo a répondu laconiquement : « Ne m’envoyez plus de courriels. »

Michael Spratt, avocat criminaliste basé à Ottawa, affirme que la présence de Tamara Lich et de Chris Barber dans cette conversation de groupe pourrait être interprétée comme une violation des conditions de leur mise en liberté sous caution.

« [L’ordonnance] de “non-communication” pose problème », explique Michael Spratt à PressProgress. « Si vous faites partie d’une conversation de groupe avec des personnes avec lesquelles vous n’êtes pas censé communiquer, il s’agit d’une communication directe ou indirecte. »

« Il y a certainement matière à porter une accusation », affirme Michael Spratt. « J’ai vu des gens être accusés d’infractions pour moins que ça. »

Le 3 avril dernier, Tamara Lich et Chris Barber ont tou·tes deux été reconnu·es coupables de méfaits liés à leur rôle dans l’occupation d’Ottawa par le convoi de la liberté en 2022.

Le JCCF n’a pas répondu aux multiples demandes de commentaires de PressProgress au sujet de la participation d’avocat·es affilié·es au Centre dans cette conversation de groupe.

Traduit de l’anglais par Brithney Bischoff

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