Le groupe Merit Canada, qui défend les entreprises non syndiquées et milite pour rendre facultative l’adhésion syndicale, a annoncé soutenir Pierre Poilievre et son parti, tout comme deux associations provinciales du même genre. Merit nourrit des liens étroits avec les conservateurs fédéraux et provinciaux, qui ont accédé à certaines de ses demandes au fil des années.
Cet texte est initialement paru en anglais chez PressProgress.
Tandis que Pierre Poilievre promet de « défendre les travailleurs » et de « travaill[er] avec nos syndicats », le chef du Parti conservateur du Canada (PCC) reçoit en parallèle le soutien de lobbys anti-syndicaux de type « open shop ».
Le terme « open shop » est souvent utilisé par des groupes de pression anti-syndicaux pour décrire les lieux de travail où il serait possible de refuser de joindre le syndicat ou de le soutenir financièrement. Cependant, ce genre de modalité n’est pas permis par le droit du travail canadien : ainsi, en pratique, la plupart des lieux de travail « open shop » sont simplement non syndiqués.
Merit Canada, qui représente les entreprises non syndiquées du secteur de la construction, a annoncé son soutien pour Pierre Poilievre il y a quelques semaines.
Merit Canada se décrit comme « porte-parole national des six associations provinciales de construction “open shop” » et affirme que sa mission est de veiller à ce que « les travailleurs de la construction d’entreprises “open shop” puissent exercer le métier de leur choix sans être forcés de s’affilier à un syndicat ».
En janvier, deux associations « open shop » provinciales, les Associations des entrepreneurs et entreprises indépendants (ICBA) de Colombie-Britannique et d’Alberta, ont aussi montré leur soutien pour Pierre Poilievre.
Pierre Poilievre a récemment critiqué le chef libéral Mark Carney pour la « répression syndicale » et les « activités anti-syndicales » qu’aurait menées la firme d’investissement Brookfield à l’époque où il était président de son conseil d’administration.
Merit et les conservateurs, main dans la main
Merit Canada et Merit Ontario, le pendant provincial de l’association, entretiennent depuis longtemps des liens forts avec les partis conservateurs canadiens.
En 2022, Michael Gallardo, président et directeur général de Merit Ontario, a été nommé au conseil d’administration de l’organisme provincial Métiers spécialisés Ontario créé par le gouvernement progressiste-conservateur de Doug Ford. Dans le cadre de ses fonctions, Michael Gallardo a encaissé plus de 250 000 $ par année.
Merit Ontario a soutenu Doug Ford lors des élections provinciales de 2025.
Selon un communiqué du parti, Merit Ontario a reçu plus de 23 millions $ pour ses programmes de formation provenant du Fonds pour le développement des compétences depuis que Doug Ford a été élu premier ministre en 2018. De plus, huit membres associés à Merit ont reçu plus de 43 millions $ pour faire connaître les formations au public.
Michael Gallardo a fait l’éloge de Doug Ford pour avoir investi dans les projets d’infrastructure et les programmes de formation spécialisée tout en « réduisant la bureaucratie ».

Merit a aussi fait pression afin de rendre la mise en place de syndicats plus difficile pour les travailleur·euses de la construction. D’après les registres des lobbyistes du Bureau du commissaire à l’intégrité de la province, Merit Ontario a fait pression sur le gouvernement en août dernier pour obliger le vote par bulletin secret lors des démarches de syndicalisation.
Merit Ontario souhaitait aussi éliminer les règles qui limitent la capacité des entreprises non syndiquées de soumissionner à des projets publics d’infrastructures.
Cette année, Merit Ontario a déjà fait pression sur sept organismes fédéraux, dont le cabinet du premier ministre, le ministère des Finances et la Chambre des communes.
L’organisation était représentée par le lobbyiste Terrance Oakey, ancien président de Merit Canada qui travaille désormais avec One Persuasion, une entreprise spécialisée dans la recherche, le marketing et la promotion. Terrance Oakey a co-fondé cette firme avec Hamish Marshall, fondateur du média de droite radicale Rebel News et directeur de campagne de l’ancien chef conservateur Andrew Scheer pendant les élections fédérales de 2019.
Sur son site Web, One Persuasion se vante aussi d’avoir travaillé pour Pierre Poilievre lors de la course à la chefferie du Parti conservateur de 2022, ainsi que pour la première ministre de l’Alberta Danielle Smith et le maire de Vancouver Ken Sim, afin de « rallier, mobiliser et gagner ».
La firme se vante d’être bien au fait du fonctionnement du Parti conservateur du Canada et de pouvoir aider les entreprises et les groupes d’intérêt à se faire entendre.
En 2016, alors qu’il était encore à la tête de Merit Canada, Terrance Oakey a co-présidé et organisé une importante collecte de fonds annuelle auprès des entreprises pour le chef du Parti progressiste-conservateur de l’Ontario à l’époque, Patrick Brown.
Merit, Harper et Poilievre contre les syndicats
Sous le gouvernement de Stephen Harper, Merit Canada était l’un des lobbyistes les plus actifs auprès du cabinet du premier ministre.
Terrance Oakey a souvent rencontré des cadres supérieurs du cabinet du premier ministre ainsi que des députés conservateurs comme Russ Hiebert pour faire adopter le projet de loi C-377 de ce dernier. Ce projet de loi visait une « transparence financière » en obligeant les syndicats à divulguer tous les paiements de plus de 5000 $, dont les salaires, les avantages sociaux et les pensions.
Les opposants à cette loi, comme l’Association du Barreau canadien, ont souligné que la publication des états financiers des syndicats violerait la constitution et le droit à la confidentialité des travailleur·euses.
Pierre Poilievre était un fervent partisan de ce projet de loi et a aussi revendiqué une loi qui rendrait les cotisations syndicales facultatives, une mesure typique des lois sur le « droit au travail » qui sapent le processus de négociation collective.
« Je suis le premier politicien fédéral à m’efforcer de faire adopter des lois en ce sens », avait alors déclaré Pierre Poilievre.
Les liens étroits ainsi que les fréquentes réunions à huis clos entre Merit Canada et le Parti conservateur avaient été fortement critiqués à cette époque.
« C’est à se demander qui rédige ce projet de loi », avait remarqué le porte-parole du Nouveau Parti démocratique en matière de travail, Alexandre Boulerice. « Est-ce Russ Hiebert? Le cabinet du premier ministre? Ou même Merit? »
En 2015, les conservateurs de Stephen Harper ont profité de leur majorité au Sénat pour adopter le projet de loi, mais ce dernier a été abrogé par le gouvernement libéral de Justin Trudeau en 2017.
Poilievre, ami des travailleur·euses?
En dépit des liens étroits de Pierre Poilievre avec les lobbyistes anti-syndicaux comme Merit, il s’est affiché comme un ami de la classe ouvrière tout le long de son mandat de chef du PCC, en prenant souvent des photos avec les ouvrier·es syndiqué·es de la province.
Cependant, certains dirigeants syndicaux affirment qu’il n’a aucune expérience de défense des travailleur·euses.
« Pierre Poilievre n’a jamais travaillé dans une usine, dirigé une entreprise, ni obligé les entreprises à rendre des comptes. Comment peut-il négocier avec Trump s’il n’a jamais rien fait pour les Canadiennes et Canadiens? » a récemment questionné Bea Bruske, présidente du Congrès du travail du Canada.
Traduit de l’anglais par Brithney Bischoff