CTV a annulé un segment de son émission matinale nationale consacré à la vérification de la « désinformation électorale », à la suite d’une campagne de réactions négatives en ligne ciblant la journaliste Rachel Gilmore, menée par un responsable conservateur et des médias alternatifs de droite. Cette « annulation » de la journaliste de renom, régulièrement ciblée par la haine en ligne, témoigne de la fragilité de la liberté de presse devant les campagnes de pression, venues surtout de la droite.
Cet article est initalement paru en anglais chez PressProgress.
Un enregistrement audio obtenu par PressProgress montre que la productrice exécutive de l’émission CTV Your Morning a pris la décision de mettre fin à la toute nouvelle collaboration avec Rachel Gilmore parce que « l’ampleur de l’opposition » qui ciblait la journaliste était devenue une « distraction » pour CTV.
Rachel Gilmore est une ancienne journaliste de la tribune de la presse parlementaire à Ottawa qui a récemment lancé son propre média numérique, où elle décortique l’actualité politique canadienne sous un angle critique et progressiste. Elle était aux anges lorsque CTV l’a invitée à présenter un segment hebdomadaire de vérification des faits pendant la campagne électorale fédérale.
« J’étais tellement enthousiaste à l’idée de cette opportunité », a confié Rachel Gilmore à PressProgress. « C’était comme un retour aux sources dans ma carrière, car l’un de mes premiers emplois était pour CTV, et maintenant j’étais engagée par CTV en tant que journaliste experte sur la désinformation. »
Rachel Gilmore a été présentée de manière élogieuse par l’animatrice de CTV Your Morning, Anne-Marie Mediwake, lors de sa première apparition le 25 mars.
« Si vous voulez prendre une décision éclairée, mieux vaut ne pas le faire sur la base de mésinformation ou de désinformation », a dit l’animatrice aux téléspectateur·trices.
« Rachel Gilmore, c’est formidable de vous avoir à l’émission. Je tiens à informer tout le monde que vous allez nous rejoindre chaque semaine durant cette campagne pour un “vendredi de vérification des faits”. »
« Vous allez vérifier les faits pour nous chaque vendredi et j’ai très hâte de voir ça. »
Malgré cette annonce en ondes, cela aura été le premier et le dernier segment de vérification des faits diffusé par CTV.
Un conservateur met le feu aux poudres
Peu après que Rachel Gilmore ait partagé sur les réseaux sociaux un extrait de son apparition et remercié CTV, Sebastian Skamski, un haut responsable de la campagne du Parti conservateur de Pierre Poilievre, a dénoncé sur X la chaîne de nouvelles.
« Dans un nivellement par le bas choquant même pour CTV News, ils font venir cette colporteuse de désinformation discréditée pour mentir directement à leurs téléspectateurs sous couvert “d’information”. »
« Les médias libéraux feront n’importe quoi pour assurer un quatrième mandat libéral. Rappelez-vous de cela la prochaine fois qu’ils vont “vérifier les faits” au sujet des conservateurs. »

La publication de Sebastian Skamski ne fournit aucun élément pour appuyer son accusation envers Rachel Gilmore ou sa suggestion selon laquelle CTV News travaillerait à faire élire les libéraux.
Sebastian Skamski a agi comme porte-parole de Pierre Poilievre jusqu’à ce qu’il soit récemment discrètement écarté de ce poste. Il travaillerait toujours pour le chef conservateur, selon nos informations.
Ni lui ni la campagne de Pierre Poilievre n’ont répondu aux demandes de PressProgress pour obtenir des informations afin d’étayer sa déclaration et pour clarifier si la campagne conservatrice l’avait pré-approuvée.
« CTV News, fait venir cette colporteuse de désinformation discréditée pour mentir directement à ses téléspectateurs. »
Sebastian Skamski, PCC
La publication, qui a été vue près d’un demi-million de fois, a inspiré un déferlement de critiques de la part d’influenceurs d’extrême droite et des médias alternatifs de droite, dont Canada Proud et le Western Standard.
Le lendemain de la publication de Sebastian Skamski, une productrice de CTV Your Morning a contacté Rachel Gilmore et l’a informée que son prochain segment de vérification des faits était reporté en raison d’un conflit d’horaire.
Durant cette période, Rachel Gilmore affirme n’avoir reçu aucun soutien de CTV concernant le harcèlement en ligne et le contenu publié par des médias de droite à son sujet. La journaliste dit n’avoir reçu aucune communication de la part de CTV, malgré un courriel envoyé aux producteur·trices de l’émission signalant qu’elle était « choquée de voir les allégations gratuites du porte-parole de Pierre Poilievre ».
Environ une semaine plus tard, soit le 31 mars, la productrice exécutive de CTV Your Morning, Jennifer MacLean, a contacté Rachel Gilmore pour lui annoncer qu’elle avait pris la décision de « supprimer complètement le segment ».
« Annulée en raison du tollé en ligne »
Rachel Gilmore dit n’avoir reçu aucune critique ou rétroaction négative de la part de CTV concernant la qualité de son travail. On lui a assuré que la décision d’annuler le segment avait été prise uniquement pour éviter la « distraction » causée par la « base de trolls » en ligne prenant fréquemment pour cible la journaliste indépendante.
« J’ai reçu des commentaires très positifs après ma première apparition », a rapporté Rachel Gilmore à PressProgress. « Le principal argument [pour mon licenciement] était que [ma participation] créait trop de distraction. »
Dans des courriels échangés entre CTV Your Morning et Rachel Gilmore après sa première et unique apparition, l’équipe de l’émission lui assure que le segment « s’est très bien passé » et que « tout le monde a adoré [l] » avoir sur le plateau ».
« J’ai été annulée en raison du tollé en ligne », juge Rachel Gilmore.
« Je ne pense pas que nous ayons les ressources nécessaires pour gérer ça. »
Jennifer MacLean, CTV
Dans l’enregistrement audio de l’appel entre Rachel Gilmore et Jennifer MacLean, la productrice exécutive de CTV Your Morning se montre désolée et indique qu’elle est pleinement consciente du harcèlement en ligne ciblant la journaliste.
« Je suis sûre que tu es bien consciente de la résistance que nous avons rencontrée après ta première apparition à l’émission », lui dit-elle. « Ce qui est délicat pour moi, c’est que ça finit par être une distraction par rapport à ce que nous essayons de faire. »
« À “qui” on parle est en train de noyer le de “quoi” on parle », poursuit Jennifer MacLean. « Je ne pense pas que nous ayons les ressources nécessaires pour gérer ça. »
Dans une déclaration à PressProgress, un porte-parole de Bell Média indique que « le choix de ne pas inviter Rachel Gilmore de nouveau à l’émission CTV Your Morning est une décision éditoriale prise par la productrice exécutive de l’émission ».
« La décision a été communiquée directement et respectueusement à Mme Gilmore. »
Des campagnes pour faire taire les discours critiques
Alors que les dirigeant·es des salles de rédaction canadiennes réfléchissent à leurs obligations morales et à leur devoir de protection envers les journalistes ciblé·es par le harcèlement ces dernières années, Rachel Gilmore a fréquemment partagé ses expériences en la matière avec des écoles de journalisme, des institutions publiques et même les Nations unies, tout en étant récompensée par des organisations journalistiques.
La direction de CTV était au courant du harcèlement auquel la journaliste fait régulièrement face avant de lui offrir un segment hebdomadaire, mais a ensuite reculé lorsqu’elle a été mise en position de devoir réagir, comme le montre l’enregistrement audio de l’appel.
« Je te suis depuis longtemps », dit Jennifer MacLean à Rachel Gilmore. « Je suis bien consciente des trolls auxquels tu as affaire et c’est vraiment choquant et décevant […] Mais je dois dire que, même si je savais que tu avais cette base de trolls et que nous allions susciter une certaine réaction, je ne réalisais vraiment pas l’ampleur de l’opposition. »
Sonya Fatah, présidente associée de l’École de journalisme de l’Université métropolitaine de Toronto et co-présidente du Projet canadien pour la liberté de la presse, affirme que cela démontre la menace que les campagnes de pression font peser sur la liberté de la presse au pays.
« C’est le sacrifice d’une journaliste », dit-elle en entrevue avec PressProgress. « Ils ne veulent pas avoir à gérer la réaction des trolls. »
« Les salles de rédaction devraient soutenir leurs journalistes. »
Rachel Gilmore
« Nous savons, après plusieurs cas, que ces campagnes sont menées par des groupes d’intérêt, particulièrement de droite, qui tentent de dominer la conversation ou de faire taire certaines perspectives », explique Sonya Fatah. « Ce genre de pression aboutit exactement au résultat que ces groupes d’intérêt ont en tête, qui est de mettre fin à la conversation. »
« Il fut un temps où les médias résistaient à ce genre de pression », raconte Sonya Fatah, mais compte tenu de la situation financière difficile dans laquelle se trouvent de plus en plus de salles de rédaction, ce n’est pas surprenant que CTV ait « cédé sous la pression ».
« C’est le reflet du fait que les salles de rédaction ne se sentent pas assez confiantes pour défendre ce en quoi elles croient », dit-elle.
« Cette histoire, où Rachel est invitée par un média et présentée à la télévision nationale, puis où [le média] cède immédiatement à la pression, c’est très inquiétant. »
Le Projet canadien pour la liberté de la presse recense les incidents qui violent la liberté de la presse au pays, y compris les cas de « déclarations dissuasives », qui comprennent des situations où des personnalités politiques font des déclarations qui ont le potentiel d’entraver, de faire dérailler ou d’empêcher le travail des médias et des journalistes.
Sonya Fatah affirme que la publication de Sebastian Skamski sur X correspond vraisemblablement à cette définition.
« Nous constatons une augmentation des déclarations dissuasives, essentiellement des déclarations qui visent à créer un effet dissuasif et à empêcher que des histoires soient racontées d’une manière ou d’une autre. »
« Ces campagnes sont menées par des groupes d’intérêt, particulièrement de droite, qui tentent de dominer la conversation. »
Sonya Fatah, présidente de l’École de journalisme, TMU
Rachel Gilmore dit s’inquiéter du message que CTV envoie à d’autres journalistes, en particulier aux femmes, aux personnes racisées et aux jeunes journalistes, qui se sentiront découragé·es de couvrir des questions touchant la démocratie et les communautés vulnérables, de crainte de subir des conséquences professionnelles s’ils et elles deviennent des cibles.
« Les salles de rédaction devraient soutenir leurs journalistes », affirme-t-elle. « Ces campagnes sont déployées de manière disproportionnée contre des femmes et contre des personnes racisées, ce qui signifie que ce sont ces personnes qui seront retirées des ondes de manière disproportionnée lorsque les salles de rédaction vont céder à ces campagnes de mauvaise foi. »
« La seule façon de contrôler ça, c’est de réduire sa présence en ligne et de ne pas couvrir le genre d’histoires qui énervent ces gens. »
« Ils ont commencé à me détester parce que j’ai couvert les vaccins, le convoi de la liberté, l’extrême droite et la montée des mouvements néo-nazis et suprémacistes blancs dans notre pays. »
Malgré la menace de harcèlement en ligne et les campagnes de pression conçues pour faire payer les journalistes qui exercent leur droit à la liberté d’expression, Rachel Gilmore affirme qu’elle ne « cessera pas de rapporter des histoires sur les menaces qui pèsent contre notre démocratie et notre société ».
« Je ne me suis pas lancée dans le journalisme parce que je voulais voir mon nom à CTV News », dit-elle. « Je l’ai fait parce que je veux rendre le monde un peu moins pourri. »
« Je couvre ces histoires parce que ça aide les gens. »
Traduit de l’anglais par Sam Harper