Le Canada a un nouveau premier ministre, apparemment.
Un fonctionnaire de carrière qui se fait passer pour un wiz de la finance et qui reste suspicieusement très discret sur la nature de sa fortune. Un aristocrate de fait, formé dans l’effondrement du système monétaire international, qui s’est mis riche pendant la période de l’histoire humaine où les inégalités se sont le plus aggravées. Un homme qui ne se présenterait pas aux élections s’il pouvait s’éviter le trouble parce qu’il sait que ça lui est dû.
À peine couronné, le golden boy du Parti libéral a fait un Wilfrid Laurier de lui-même et s’est envolé pour les vieilles métropoles à la recherche d’influence. La doctrine de la préférence impériale semble d’ailleurs porter fruit avec l’ami Emmanuel, qui voit d’un bon œil le projet de TGV dont profitera un consortium d’entreprises françaises.
Mais Londres a un peu plus de réserve. Les années de gloire de la Compagnie de la Baie d’Hudson sont déjà oubliées et l’économie extrêmement financiarisée du royaume dépend du dollar américain pour rester à flot. Il y a des limites à la sentimentalité monarchiste.
Le premier ministre prend son temps avant de contacter les États-Unis. Il n’a sans doute pas envie de se faire rappeler de vive voix par son homologue américain qu’il n’a pas reçu de mandat populaire. Et puis, il a beau accuser son voisin de rompre les conventions internationales, ça l’arrange bien d’ignorer la reprise du massacre à Gaza et la déportation de Mahmoud Khalil quand il joue à l’escalade rhétorique.
La fin des voies ensoleillées
Le monde n’arrête pas de changer. Le parti libéral se présentait encore hier en champion des femmes, de l’environnement et des minorités.
Aujourd’hui, on voit plutôt l’abandon annoncé de la réforme de la taxe sur le gain en capital, couplée à l’élimination instantanée de tous les ministères consacrés aux femmes, à la diversité et à l’égalité. Et à peine a-t-il aboli la taxe sur le carbone et démis Steven Guilbeault que le nouveau premier ministre part en tournée pour vendre le Canada comme superpuissance en énergie verte et « conventionnelle ».
Toutes les ressources de l’État seront mises au service des puissants.
Même le néo-libéralisme a pris le bord, au profit de la même approche néo-conservatrice du gouvernement des riches contre les pauvres qui a fait le succès de Doug Ford et de François Legault. Toutes les ressources de l’État seront mises au service des puissants, tant pis pour le libre marché, pour autant qu’on préserve les rapports de domination.
Appelez-moi Cassandre, mais je prédis déjà la privatisation de Postes Canada et l’annulation du programme d’assurance dentaire. Quelque chose à voir avec l’intérêt national, sûrement.
Créer notre alternative
La gauche ne formera pas un gouvernement à la suite de ce cycle électoral.
On peut se demander si un gouvernement libéral serait prêt à négocier avec les néo-démocrates s’il se trouvait minoritaire, mais la possibilité existe. Et dans ce scénario, ce seraient les circonscriptions qui auront fait le choix d’un parti progressiste qui se retrouveraient avec la balance du pouvoir. Retour à la case départ, mais on pourrait peut-être garder nos dents.
Une de ces circonscriptions-là, ironiquement, c’est Papineau – actuellement représentée par Justin Trudeau. Notre député ne se représentera pas et on se cherche un remplaçant. Je pense que ça devrait être Niall Ricardo, candidat du NPD qui s’est fait connaître par son engagement au sein du groupe anti-sioniste Voix juives indépendantes. En fait, je pense que Niall devrait être élu, balance du pouvoir ou pas.
Pour les gens qui me connaissent, c’est une posture inhabituelle. Je garde toujours un œil sur la politique parlementaire, mais en règle générale, je favorise les luttes populaires et l’engagement communautaire. Les politicien·nes sont le plus souvent sans envergure et décevant·es.
On doit plus que jamais faire preuve d’intégrité dans nos principes et de souplesse dans nos méthodes.
Puis, de temps en temps, il y a une Nimâ Machouf ou un Niall Ricardo. Le genre de personne dont l’intégrité et la persistance de l’engagement nous rassurent que l’élection est d’abord le choix d’une stratégie parmi d’autres dans la poursuite de la lutte contre les inégalités et les injustices.
Des camarades qui vont utiliser les ressources dont illes disposent comme élu·es pour avancer une vision du monde qui n’avait pas besoin d’une campagne électorale pour se formuler. Des gens qui pourront amener notre coalition pro-palestinienne montréalaise à Ottawa et utiliser les errements de la Maison-Blanche pour forcer le Canada à instaurer des sanctions contre Israël.
Dans un monde instable et de plus en plus ouvertement cruel, on doit plus que jamais faire preuve d’intégrité dans nos principes et de souplesse dans nos méthodes. Bien choisir nos camarades, mais balancer tout ce qui nous tombe sous la main – une élection fédérale, par exemple – pour interrompre le saccage de la société civile par le capital et l’État.
Il faut être partout, occuper l’espace politique et se serrer les coudes entre gens de principes. Se reconnaître, partager l’information et continuer notre travail de coalition, parce que de toute manière, notre véritable parti n’offre pas de carte de membre et ne se présente pas aux élections.