Construction de nouveaux oléoducs, dons de millions de dollars aux entreprises privées, assouplissement de la réglementation : devant l’hostilité commerciale du gouvernement des États-Unis, la plupart des solutions proposées rappellent les demandes de longue date de la droite économique. Pourtant, il serait tout aussi possible de défendre notre économie en renforçant le filet social et en lançant de grands travaux d’infrastructures publiques.
Pour Stuart Trew, chercheur au Centre canadien de politiques alternatives (CCPA), protéger les travailleur·euses des pires effets des pressions commerciales américaines devrait être une priorité. « Malheureusement, l’incertitude venant des Américains va mener à des pertes d’emplois, on en a déjà vu et il y en aura d’autres, » remarque-t-il.
En ce sens, une des premières réponses progressistes pour répondre à la menace tarifaire serait de réformer l’assurance-emploi pour bien s’assurer que ceux et celles qui perdront leur gagne-pain soient pris·es en charge.
D’autant plus que le système actuel d’assurance-emploi est inefficace pour traiter un fort volume de demandes, remarque Selma Lavoie, porte-parole du Conseil national des chômeurs et chômeuses (CNC).
Normalement, toutes les demandes d’assurance-chômage devraient être traitées en 28 jours. À l’heure actuelle, sans même que l’économie ne soit déjà en crise, ce délai ne serait pas respecté dans environ 20 % des cas, selon le CNC.
« On l’a vu durant la pandémie, on a dû mettre en place des mesures d’urgence parce que l’assurance-emploi n’aurait jamais pu faire face à la demande. Cette fois-ci on a la chance de réformer le programme avant qu’il ne casse », propose Selma Lavoie.
Pour le CNC, réduire les contraintes pour l’accès au régime permettrait de réduire les délais de traitement des demandes, mais aussi de s’assurer que toutes les personnes qui en ont besoin puissent en bénéficier.
Rappelons que dans les conditions actuelles, plusieurs travailleur·euses en situation précaire ont beaucoup de difficulté à avoir accès au régime.
De grands projets pour fournir des débouchés
Une bonne façon de s’assurer que l’économie continue à tourner peu importe ce qui se passe de l’autre côté de la frontière, c’est en finançant de grands travaux d’infrastructures publiques, rappelle Stuart Trew.
« Si on veut que les entreprises restent ici, on ne peut pas seulement les payer pour qu’elles le fassent, il faut leur créer des débouchés », explique-t-il. Et ces opportunités peuvent servir l’intérêt public.
La construction d’un train rapide entre Windsor et Québec en est un bon exemple, selon Stuart Trew.
« Cependant, quand on regarde l’échelle de ce qui est proposé, c’est un peu pathétique. On pourrait être beaucoup plus ambitieux, surtout qu’une ligne de train rapide Vancouver-Halifax en ferait beaucoup plus pour le commerce intérieur qu’un pipeline ou de la déréglementation », remarque-t-il.
Les projets de tramway à Québec et à Montréal, la connexion des systèmes hydro-électriques des différentes provinces, ou encore le financement des initiatives de production d’énergie renouvelable menées par des communautés autochtones sont d’autres bons exemples de projets qui pourraient stimuler l’économie canadienne de façon pérenne.
« Une ligne de train rapide Vancouver-Halifax en ferait beaucoup plus pour le commerce intérieur qu’un pipeline ou de la déréglementation. »
Stuart Trew, CCPA
Si de grands projets d’infrastructures publiques peuvent s’avérer de bons débouchés pour notre industrie métallurgique, Stuart Crew concède toutefois que ce type de projet peut prendre du temps à se mettre en branle. « Entretemps, le gouvernement pourrait proposer d’acheter une partie de la production et constituer des réserves », propose-t-il.
Construire… mais pas n’importe quoi
Une autre façon efficace d’assurer des débouchés pour les produits canadiens serait de redoubler d’efforts dans la construction de logements pour contrer la crise, rappelle Stuart Trew.
« Peu importe ce qui arrive aux tarifs dans les prochains mois, c’est presque certain qu’ils ajouteront des mesures sur le bois d’œuvre », compliquant l’exportation de ce produit, remarque-t-il.
La construction d’habitations permettrait à la fois de loger les Canadien·nes et de faire un usage local du bois produit au pays.
« Mais il faut faire attention : en ce moment même, [le chef conservateur fédéral] Pierre Poilievre et [le premier ministre conservateur de l’Ontario] Doug Ford parlent de construire plus, mais si on construit n’importe quoi, n’importe où, on ne sera pas dans une meilleure situation », prévient le chercheur du CCPA.
En effet, construire des logements trop chers pour la majorité des locataires ou qui seraient situés en dehors des communautés en ayant le plus besoin stimulerait certainement l’économie, mais risquerait d’avoir un effet limité sur la crise du logement. Surtout si les mesures mises en place consistent principalement à assouplir les règles pour faciliter la vie aux promoteurs immobiliers.
Récupérer l’industrie automobile
Un des secteurs les plus à risque est celui de l’industrie automobile. « Même avec la levée des tarifs la concernant, c’est loin d’être impossible qu’elle décide de rapatrier l’ensemble de ses opérations aux États-Unis pour s’assurer de ne pas être prise au dépourvu », souligne Stuart Trew.
Devant une telle éventualité, le gouvernement devrait selon lui racheter les actifs canadiens des fabricants d’automobiles qui souhaiteraient quitter le pays. « Tu ne peux pas déplacer une usine : si les entreprises partent, elles devront laisser leurs infrastructures derrière. », remarque le chercheur.
« Ce serait une belle occasion de s’en servir pour construire les voitures électriques qu’elles ne veulent pas construire. Et pourquoi pas des autobus ou des trains? »
Cette solution aurait l’avantage d’assurer un avenir à des infrastructures qui ont déjà été financées massivement par de l’argent public, mais aussi d’assurer des débouchés pour les milliers de travailleur·euses qualifié·es qui travaillent aujourd’hui dans l’industrie automobile.
Bon pour les tarifs, bon pour l’avenir
En fait, la majorité de ces mesures progressistes sont aussi celles qui doivent être mises en place pour assurer la pérennité de l’économie du Canada et de son filet social face aux défis posés par les changements climatiques, souligne Stuart Trew.
« Même si Trump oublie l’idée des tarifs, ce sont toutes des choses qu’on devrait tout de même faire », conclut-il.