L’idée que les services publics sont trop coûteux pour les moyens de notre État revient régulièrement sur la place publique. Mais qu’en est-il vraiment? Le Québec a-t-il les moyens de continuer à offrir à sa population le même niveau de service que par le passé? Serait-il moins coûteux de miser sur le privé?
Année après année, et surtout lorsque le budget de l’État est déficitaire, des commentateur·trices et politicien·nes, surtout à droite de l’échiquier politique, s’inquiètent de l’ampleur des dépenses publiques dans les services offerts à la population du Québec.
Ainsi, La Presse publie ces dernières semaines un dossier intitulé « État-providence : le Québec à l’heure des choix ». On y avance que les dépenses publiques ont explosé dans les dernières décennies, et on s’y demande en conséquence s’il ne faudrait pas renoncer à certains services.
Les dépenses grossissent, mais l’économie aussi
Les dépenses publiques de nos gouvernements ont en effet augmenté considérablement dans les dernières décennies.
En 1981-1982, les dépenses prévues au budget du Québec étaient de 20 milliards $. En 2023-2024, elles étaient de 125,4 milliards $. Après avoir pris en compte l’inflation, les dépenses de l’État ont donc augmenté de 91 % durant cette période d’un peu plus de 40 ans.
« Il faut comprendre qu’avec le temps, les besoins de la population ont eux aussi évolué », remarque Pierre-Antoine Harvey, économiste à la Centrale des syndicats du Québec.
« Au début des années 1980, on n’aurait jamais pensé fournir des services psychologiques à travers le système public. […] Aujourd’hui, offrir ce service et plusieurs autres apparaît comme une évidence. »
Toutefois, cette augmentation des dépenses publiques s’est faite de façon progressive, à une vitesse comparable à celle de l’augmentation du produit intérieur brut (PIB), mesure économique classique pour déterminer la taille d’une économie. Si bien que le ratio entre les deux est demeuré relativement stable à travers les années.
Selon les données de Statistique Canada, à 47 % du PIB en 2023, les dépenses publiques étaient ainsi très près de la moyenne des 42 années précédentes (46,4 %). Elles étaient même moins importantes que ce qui prévalait au début des années 1980 et 1990, où elles représentaient régulièrement plus de la moitié de l’économie québécoise.
En fait, les variations du rapport entre les dépenses de l’État et la taille de l’économie ont beaucoup plus à voir avec la performance de l’économie qu’avec la taille de l’appareil public, remarque Pierre-Antoine Harvey. Autrement dit, lorsque le ratio augmente, c’est généralement en raison d’une crise économique plutôt qu’en raison d’une hausse des dépenses publiques. À l’inverse, il baisse lorsque l’économie se porte bien.
Plus de revenus qu’avant
Par ailleurs, on constate qu’à travers le temps, une partie des dépenses publiques s’est déplacée du gouvernement fédéral vers le gouvernement provincial. « Ça s’explique en partie par l’augmentation des dépenses en santé à travers le temps, qui viennent gonfler la facture des provinces », Pierre-Antoine Harvey.
Des changements qui ont été en grande partie compensés par des transferts de revenus entre le fédéral et les provinces.
D’après les données de Statistique Canada, en 1981, les revenus de l’administration publique du Québec étaient d’environ 31 milliards $, un montant qui a grimpé à 271 milliards $ en 2023.
Si on compense pour l’inflation, il s’agit d’une augmentation de 166 %, soit beaucoup plus que l’augmentation des dépenses de 91 % sur la même période.
En proportion, la contribution des particuliers et des entreprises est demeurée relativement stable par rapport au revenu total de l’État durant toute la période. Elle a oscillé entre 28 et 31 % pour les particuliers et entre 5 et 11 % pour les entreprises.
Le privé n’est pas plus rentable
« L’autre composante du débat sur le financement des services, c’est que ceux qui défendent de réduire la taille de l’État sous-entendent généralement que le privé serait plus efficace et donc moins cher pour fournir des services à la population », remarque Pierre-Antoine Harvey.
Or, les données suggèrent plutôt le contraire, remarque l’économiste.
« Ce sera toujours plus rentable pour les personnes qui ont le moins de revenus de pouvoir compter sur des services publics. »
Pierre-Antoine Harvey, CSQ
Par exemple, un des principaux services dont le coût a explosé dans les dernières années est celui des soins de santé, notamment en raison du vieillissement de la population, de la multiplication des traitements, ainsi que de la flambée du coût des médicaments et des appareils.
Un phénomène qui sévit à l’échelle mondiale et qui semble affecter davantage les pays dont le système de santé s’appuie largement sur le privé, comme les États-Unis, selon les données compilées par l’OCDE.
En effet, alors que les dépenses en santé canadiennes sont passées de 8,5 % à 11,2 % du PIB entre 1998 et 2024 (+2,7 points), elles sont passées de 12,4 % à 16,7 % aux États-Unis (+4,3 points) durant la même période.
Au Québec, un projet pilote initié en 2016 par l’ex-ministre de la Santé Gaétan Barrette avait permis de comparer les coûts de certaines chirurgies entre les cliniques privées et le réseau de santé publique. Les résultats, d’abord gardés secrets, montrent que ces procédures coûtent plus cher lorsqu’elles sont faites au privé.
« Mais surtout, ce sera toujours plus rentable pour les personnes qui ont le moins de revenus de pouvoir compter sur des services publics », souligne Pierre-Antoine Harvey. « Oui, si tu gagnes des millions, c’est possiblement moins cher d’aller au privé que de payer des impôts pour soutenir l’État, mais c’est loin d’être la réalité de la majorité de la population », conclut l’économiste.