Hannibal : la directive cannibale de Tsahal

Martin Forgues Chroniqueur · Pivot
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Hannibal : la directive cannibale de Tsahal

Plusieurs otages israélien·nes ont été tué·es par… l’armée israélienne. Nos grands médias ne vous l’ont pas dit?

La semaine dernière, l’ex-ministre israélien de la Défense, Yoav Gallant, déjà sous le coup d’un mandat d’arrestation pour crimes de guerre et crimes contre l’Humanité, confirmait sur une chaîne de télé israélienne qu’avait bel et bien été invoquée, le 7 octobre 2023, l’infâme et controversée « directive Hannibal », permettant de blesser ou de tuer des Israélien·nes en cas de kidnapping par un ennemi. La directive s’applique essentiellement aux soldats de Tsahal, l’armée d’Israël, mais elle n’exclut pas que des civil·es puissent être visé·es.

En somme, mieux vaut un·e Israélien·ne mort·e que pris·e en otage.

Ce criminel de guerre a donc admis que nombre d’otages mort·es ont été tué·es… par l’armée censée les défendre et les protéger!

On sait depuis l’an dernier que la directive Hannibal est appliquée, grâce au magistral travail d’enquête de médias israéliens qui ont encore le courage moral de faire leur travail.

« Aucun véhicule [transportant des otages] ne doit pouvoir retourner à Gaza ». Tel est l’ordre qui a été donné à la division de l’armée israélienne postée dans l’enclave, selon une enquête menée par le quotidien Haaretz en juillet dernier.

Et en janvier 2024, le journal Yediot Ahronot révélait qu’un ordre « sans équivoque » avait été donné par le haut commandement militaire d’appliquer la directive, même sans l’invoquer directement.

En fermant les yeux, je me suis vu pointer mon arme sur un·e soldat·e canadien·ne se débattant contre ses ravisseurs et poussé·e de force dans un véhicule.

La directive Hannibal existe depuis 1986, mais depuis sa promulgation, la censure israélienne a de tout temps interdit toute discussion et tout débat public à ce sujet. L’aveu de Gallant constitue donc non seulement une première, mais incarne ostensiblement le fort sentiment d’impunité ressenti par l’élite politique sioniste.

Cessons d’y voir de la folie!

Beaucoup d’encre et de temps d’antenne ont déjà été consacrés à des comparaisons entre l’effort génocidaire israélien, l’horreur absolue de l’Holocauste et la banalité du mal théorisée par la philosophe Hannah Arendt. Ces comparaisons ont parfois été considérées comme justes, ou encore, dans les médias des gens de bien et respectables, comme une ixième preuve de l’antisémitisme crasse des sympathisant·es à la cause palestinienne.

À mon sens, la notion d’Arendt – qui veut que le mal le plus absolu ne soit pas le fait de monstres hors du commun, mais de gestes qui peuvent être posés par n’importe qui – s’applique parfaitement à l’application de la directive Hannibal, car celle-ci appelle non seulement au fratricide, mais elle justifie la mort de civil·es au nom d’une raison d’État – « on ne négocie pas avec les terroristes » – qui serait supérieure à la considération de la vie humaine.

Je n’ai pu, en m’informant davantage sur cette infamie absolue, m’empêcher de plonger dans mes souvenirs de jeune caporal-chef d’infanterie déployé en Afghanistan.

Je me suis imaginé devoir, en vertu d’ordres qui nous auraient été donnés de très haut, tuer ou blesser un frère ou une sœur d’armes victimes, sous mes yeux, d’une capture par les talibans. En fermant les yeux, je me suis vu pointer mon arme sur un·e soldat·e canadien·ne se débattant contre ses ravisseurs et poussé·e de force dans un véhicule. Je me suis entendu ordonner à un·e de mes soldat·es de détruire le véhicule avec un lance-roquettes.

Jamais je n’aurai pu obéir à un tel ordre, qui serait de toute manière jugé illégitime en vertu du code d’honneur militaire et de la loi des conflits armés.

La directive Hannibal justifie la mort de civil·es au nom d’une raison d’État – « on ne négocie pas avec les terroristes » – qui serait supérieure à la considération de la vie humaine.

Jusqu’à récemment, j’aurais mis un tel ordre sur le compte de la folie.

Mais alors que l’Idiocrate de la Maison-Blanche a évoqué l’idée de convertir Gaza en « Gaza-Lago » comme si cette terre lui appartenait déjà, alors que l’appareil judiciaire états-unien s’apprête à recréer l’ignominie des camps de concentration pour migrant·es, et alors que Donald Trump se rend complice d’un crime contre l’Humanité en refusant le droit de retour des Palestinien·nes à Gaza dans son infâme « plan » (qui risque de se concrétiser, du moins en partie), il faut absolument cesser d’invoquer la folie pour expliquer l’opprobre des gouvernants.

Ils agissent en pleine conscience de cause et selon un schème de pensée qui leur paraît rationnel.

La frousse de nos grands médias

À ce stade-ci de la campagne génocidaire d’Israël contre le peuple palestinien, j’ignore si nos grands médias font exprès de s’auto-censurer concernant le fil des horribles évènements qui nous sont pourtant présentés en temps réel sur les réseaux sociaux et dans les médias indépendants.

Dans les jours qui ont suivi les attaques du Hamas le 7 octobre 2023, ils ont gobé tout rond comme des brochets affamés – un poisson de fond à grande gueule! – à l’hameçon de la propagande des massacreurs de la Knesset concernant les meurtres et les viols de masse d’otages soi-disant perpétrés par le Hamas dans les jours qui ont suivi.

L’ex-ministre de la Défense a admis que nombre d’otages mort·es ont été tué·es… par l’armée censée les défendre et les protéger!

L’histoire des viols a été tout un scoop par le New York Times! Disons que le « journal de référence » à la réputation intouchable possède aussi un riche historique d’avaliser la propagande guerrière, qu’elle soit américaine ou israélienne.

Mais ce reportage a été fortement critiqué pour la fragilité de ses sources et de ses témoignages, ses incohérences et les biais de son auteur. Les histoires de viols de masse par le Hamas ont été largement infirmées, sans la moindre rétractation.

N’empêche, la nouvelle a été reprise partout dans les grands médias de notre beau et grand « monde libre », pour qui la règle d’or semble être encore et toujours de considérer les informations provenant des « sources officielles » (police, armée, services de renseignement) comme étant crédibles par défaut.

Le point de vue des opprimé·es? Bof, faudrait pas tomber dans le piège de se laisser instrumentaliser par leur agenda radical, se dit-on autour de la table des comités éditoriaux!

Dans le cas des crimes de guerre israéliens, ajoutons à cela la frousse que procure l’épée de Damoclès des mises en demeure par le B’nai Brith et le CIJA, rompus à l’intimidation des salles de presse quand il est question d’Israël. On connaît la chanson, l’air comme le refrain et les couplets.

Je digresse un peu, mais pas tant que ça – on arrive à la question que je me suis posée dans les derniers jours et sur laquelle je vous laisse : pourquoi aucun grand média québécois n’a-t-il parlé de la directive Hannibal?