Francis Hébert-Bernier Journaliste à l’actualité · Pivot
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Le Service de police de la Ville de Montréal a défendu la semaine dernière un budget largement déficitaire devant les élu·es et les citoyen·nes de la métropole. Un écart qu’il attribue aux frais engagés en raison des manifestations reliées au génocide à Gaza ainsi qu’aux dépenses reliées aux luttes contre les vols de voiture et la violence armée.

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) coûtera tout près de 752 millions $ aux contribuables montréalais en 2024, soit un peu plus de 55 millions $ de plus que ce qui lui avait été alloué par la Ville et l’équivalent de 10,8 % du budget total de la métropole.

L’essentiel de ce déficit s’explique par les heures supplémentaires réalisées par les policier·es, qui ont coûté environ 52 millions $ de plus que prévu.

Une situation que le chef de police Fady Dagher attribue aux nombreuses manifestations liées « au conflit du Moyen orient », à la lutte à la violence armée et aux vols de véhicules. Selon le SPVM, les occupations des campus universitaires de ce printemps auraient coûté un demi-million de dollars aux policiers en heures supplémentaires.

« La dernière fois que le SPVM a fait un déficit de moins de 30 millions $, c’était en 2017, ça commence à faire longtemps! »

Ted Rutland

Le chef de police était de passage le vendredi 29 novembre devant la Commission sur les finances et l’administration de la Ville de Montréal, qui procédait à l’étude publique du budget de la métropole pour l’année 2025. 

Notons que le service de police a toutefois réussi à réduire d’environ 10 millions $ ses dépenses à travers divers projets d’efficacité opérationnelle, mais que cet effort a été partiellement effacé du fait que le SPVM a touché pour 7 millions $ de moins que prévu en revenus autonomes.

Une situation principalement attribuable au fait que le service de police a fait moins d’argent en louant ses services à la Société de transport de Montréal (STM) (3 millions $ en moins) et à des entreprises privées et des événements (2,3 millions $ en moins). Le SPVM a aussi vécu une baisse de près de 2 millions $ des subventions qu’il reçoit de Québec.

Le SPVM prévoit dépenser moins l’année prochaine (824 millions $) que ce qu’il a réellement dépensé cette année (874 millions $), et toucher des revenus autonomes légèrement inférieurs, passant d’environ 115 millions $ à 111 millions $.

Le service de police demande donc à la Ville un financement de 713 millions $, en hausse de 13 millions $ par rapport à celui alloué l’an passé. Un montant qui, s’il est respecté, coûterait toutefois 39 millions $ de moins aux contribuables montréalais·es que ce qui a réellement été dépensé cette année.

Une situation unique

Les explications de Fady Dagher sur les causes du déficit du SPVM ne convainquent pas Ted Rutland, professeur à l’Université Concordia qui suit de près l’évolution des dépenses du SPVM depuis des années. « Ce sont des situations avec lesquelles tous les services de police du Canada et de l’Amérique du Nord ont dû composer, et seul le SPVM engrange de tels déficits », remarque-t-il.

En fait, le service de police qui s’approche le plus des déficits du SPVM serait celui de Calgary qui, bon an mal an, dépasse son budget d’environ un demi-million, remarque le chercheur.

« La dernière fois que le SPVM a fait un déficit de moins de 30 millions $, c’était en 2017, ça commence à faire longtemps! » remarque le chercheur.

« C’est toutefois difficile de blâmer le SPVM pour la situation. Année après année, ils font de larges déficits et la Ville les récompense en leur donnant plus d’argent. N’importe où ailleurs, le déficit serait remboursé à partir du budget de l’année suivante, mais à Montréal, on laisse faire », remarque Ted Rutland.

Des conséquences sur le reste des services

Les déficits récurrents du SPVM ne sont pas sans conséquences pour les Montréalais·ses, qui se voient inévitablement privé d’autres services, remarque Ted Rutland.

« On s’entend, avec 55 millions $ par année, on pourrait par exemple payer un appartement à chaque personne en situation d’itinérance du campement Notre-Dame et il resterait de l’argent », illustre-t-il.

De plus, cet accaparement du budget de la Ville par son service de police empêche de financer des programmes qui permettraient de moins s’appuyer sur les policiers pour régler les problèmes sociaux – une situation reconnue par Fady Dagher lui-même.

« Le service disponible 24 heures sur 24, sept jours sur sept, c’est la police », a ainsi exposé le chef de police lors de son passage à l’hôtel de ville. « On ne veut pas prendre la place des autres. Si on a des partenaires qui peuvent faire le travail fait par des policiers, c’est idéal. Tranquillement pas vite, le service de police peut se retirer et leur laisser la place. »

« Mais dans le chaos dans lequel on vit, je ne peux pas me permettre d’avoir un définancement là-dessus, parce qu’on fait face à ces crises au quotidien. »

Un « définancement » n’est pas près d’arriver, surtout que la ville coupe en parallèle dans le financement qui pourrait permettre à des travailleur·euses de rue et des organismes œuvrant auprès des personnes vulnérables d’intervenir à la place de la police, remarque Ted Rutland.

« La Ville a réorienté son financement il y a deux ans vers les projets de cohabitation sociale et de sensibilisation pour lesquels elle verse neuf millions $ par année », explique Annie Savage, porte-parole du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM).

Cette aide a certes son utilité, remarque la porte-parole, mais elle signifie que de nombreux projets d’intervention directe auprès des personnes marginalisées se retrouvent de facto définancés.

« On ne veut pas prendre la place des autres. »

Fady Dagher

« L’argent va donc à des projets comme la nuit des sans-abris et des projets de brigade verte, mais les organismes qui font de l’hébergement l’hiver ou qui interviennent auprès des jeunes vulnérables ne peuvent plus aller chercher de financement à la Ville, » précise Annie Savage.

Une telle posture a été adoptée par l’administration Plante parce qu’elle considère que les interventions directes relèvent de la santé, et donc de Québec, résume la porte-parole.

Cette bataille de compétences entre les paliers de gouvernement mènera à l’élimination d’une trentaine de postes de travailleur·euses de rue d’ici 2025. Plusieurs ont déjà perdu leur emploi, alors même qu’ils et elles sont les mieux placé·es pour suppléer à la police dans la gestion des crises touchant les personnes itinérantes.

Le comité exécutif de la Ville de Montréal a été invité à commenter dans le cadre de cet article, mais n’a pas fait suite à nos demandes.

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