La gauche perdrait-elle les élections parce qu’elle est trop « woke »?

Francis Dupuis-Déri Chroniqueur · Pivot
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La gauche perdrait-elle les élections parce qu’elle est trop « woke »?

Nos commentateurs réactionnaires veulent faire croire que les progressistes n’ont pas de programme économique, mais ce sont plutôt eux qui sont obsédés à détester la « diversité ».

C’est reparti pour un tour. On répète un peu partout que le Parti démocrate aurait perdu les élections, aux États-Unis, pour s’être aliéné les classes moyennes et populaires, à force de ne parler que d’enjeux « wokes » : droits des Afro-Américain·es, des femmes et des personnes trans. « Faut comprendre les gens des zones désindustrialisées et rurales », nous dit-on, « qui n’en peuvent plus d’entendre parler des droits des “minorités” » (qui, en réalité, constituent la majorité).

On a fait le même reproche à la France insoumise aux dernières élections en France et à Québec solidaire après les plus récentes élections provinciales.

N’en avoir que pour les wokes

Or, pareil diagnostic électoral évacue une question pourtant importante : qui parle sans répit et depuis des années des « wokes »? Qui ridiculise sans cesse les droits des « minorités »? Ce sont des polémistes diplômés, urbains, riches et « mondialisés » qui répètent dans divers médias conservateurs et réactionnaires que les « wokes » menaceraient la civilisation.

Par exemple, Christian Rioux, correspondant du Devoir à Paris, présente comme une évidence que les candidatures progressistes perdraient les élections pour avoir fait la « promotion du multiculturalisme, des minorités, du wokisme et de l’immigration de masse », plutôt que de défendre les intérêts des classes moyennes et populaires. Christian Rioux propose cette même analyse chaque fois qu’il commente une élection, que ce soit au Danemark, en Espagne, en France, en Italie, aux Pays-Bas ou, maintenant, aux États-Unis.

Qui ridiculise sans cesse les droits des « minorités »?

De même, l’autre chroniqueur transatlantique, Mathieu Bock-Côté, fait de la rhétorique « anti-woke » son fonds de commerce depuis des années, ayant signé pas moins de six essais sur le sujet. Bref, c’est bien la droite – et l’extrême droite – qui chauffe à blanc (!) sans répit les esprits avec ses saillies anti-féministes et anti-anti-racistes.

Quant aux classes moyennes et populaires, elles se rassureront sans doute en sachant que Mathieu Bock-Côté défend le port de la cravate, cause à laquelle il a consacré pas moins de trois chroniques en 2024 dans le Journal de Montréal. Grâce à ce champion du peuple, le chômeur du Lac-Saint-Jean ou l’évincée d’un appartement de Limoilou saura enfin « que dans un monde qui se déglingue, la meilleure manière de ne pas se laisser entraîner dans l’affaissement total consiste d’abord à se tenir droit ».

S’attaquer aux propositions économiques

Je sais bien que le Parti démocrate aux États-Unis est contrôlé par son aile centriste en matière de programme économique, mais je constate tout de même qu’aucun commentateur ne revient aujourd’hui sur le projet de Kamala Harris, A New Way Forward for the Middle Class (Une Nouvelle Voie pour la classe moyenne). Les démocrates y promettaient une série de mesures pour verser des milliers de dollars aux nouveaux parents; pour réduire les taxes et les impôts de la classe ouvrière (« working people ») ainsi que le prix de la nourriture ou de l’épicerie, de même que les frais pour la santé et les médicaments; pour protéger les consommateur·trices des faux frais et des fraudes; pour aider à payer le loyer et acheter une propriété; pour faciliter les prêts pour les petites et moyennes entreprises, etc.

Cela m’a fait repenser à la proposition que Québec solidaire, à la dernière élection, d’un impôt spécial de quelques milliers de dollars pour quiconque disposerait d’un capital de plus d’un million de dollars. Cette proposition n’avait rien de « woke » et favorisait certainement les classes populaires.

On essaie surtout de nous faire croire que les partis progressistes n’ont aucun programme économique pour les classes moyennes et populaires.

Or plutôt que de bien l’accueillir, les commentateurs des grands médias, en particulier Radio-Canada et LCN (Québecor), ont décrié en chœur cette mesure, sur un ton à la fois colérique et paniqué, comme s’il s’agissait d’un scandale absolu. À croire qu’ils se sentaient directement concernés! Ces personnalités médiatiques ont déployé bien des efforts pour faire croire que cette mesure s’attaquait à la « classe moyenne ». Mario Dumont, par exemple, faisait mine de s’inquiéter pour une (hypothétique) infirmière propriétaire d’un duplex dans le quartier de Rosemont, à Montréal, dont la valeur serait de plus d’un million de dollars.

Plus récemment, QS a proposé des repas gratuits dans les écoles, pour s’assurer qu’aucun élève n’étudierait le ventre vide. Voilà une mesure économique pour aider les classes populaires, sans aucun lien avec le « wokisme ».

Devinez quoi? Mathieu Bock-Côté était contre. Les classes moyennes et populaires seront rassurées de savoir que ce chroniqueur du peuple préférerait voir imposer à l’école le vouvoiement et l’uniforme obligatoire. Se tenir droit le ventre vide, c’est chic!

La faute à qui?

Pour être franc, je ne vote pas, je ne sais certainement pas comment gagner une élection et j’imagine bien que le Parti démocrate aux États-Unis a commis des erreurs en campagne électorale.

Mais j’observe et j’écoute, et j’ai l’impression qu’on essaie surtout de nous faire croire que les partis progressistes n’ont aucun programme économique pour les classes moyennes et populaires, et que les prétendues « dérives wokes » seraient pires que le racisme, l’anti-féminisme et la transphobie, qui finalement n’existeraient pas réellement – ce n’est que du « gros bon sens ».

On essaie surtout de nous faire oublier ce flot continu d’interventions de puissantes voix conservatrices et réactionnaires qui soufflent sur les braises de la haine à la diversité, jamais tout à fait éteintes dans nos sociétés. Or, ce souffle fétide n’a-t-il pas joué sur les résultats électoraux?