Au lendemain de l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, il demeure difficile de décrire la déception et la peur qui cohabitent dans nos esprits, dans nos cœurs, dans nos tripes.
Depuis l’annonce officielle des résultats, j’ai commencé à écrire des dizaines de phrases sans être capable de les finir. Et je réalise que c’est parce que les résultats de l’élection me font sentir comme ces phrases désertées : fracturée, confuse, en suspens.
Donald Trump a peut-être gagné, mais nous avons tou·tes perdu.
Malgré tout, dans cette obscurité, je vois des centaines de mains réelles et virtuelles qui se tendent. De bras qui se serrent, de cœurs qui pleurent à l’unisson. Ça, en revanche, ça ne me surprend pas : même dans les temps les plus sombres, la solidarité et la résistance trouvent toujours des voies de passage.
Se retourner vers l’histoire pour se rassurer
Dans l’incertitude, se tourner vers l’histoire est souvent notre seul repère.
Rappelons-nous donc que la première élection de Donald Trump en 2016 avait agi comme une sorte de déclencheur, une étincelle qui avait contribué à allumer le brasier du mouvement #MeToo d’octobre 2017. Ensemble, à ce moment-là, nous avions trouvé la force de changer un peu notre parcelle du monde.
Huit ans plus tard, le bilan n’est certes pas parfait. Les dénonciations ont souvent autant sinon davantage meurtri les survivantes que les agresseurs.
Sur les réseaux sociaux depuis le 5 novembre, de nombreuses personnes déplorent d’ailleurs le haut degré d’impunité dont jouissent les auteurs de crimes sexuels, un homme accusé et reconnu coupable d’agression sexuelle pouvant être élu deux fois à la tête de la première puissance mondiale sans que sa misogynie ni son passé de criminel ne lui fassent obstacle.
Même dans les temps les plus sombres, la solidarité et la résistance trouvent toujours des voies de passage.
Néanmoins, nous avons quelque chose que nous n’avions pas en 2017 : nous savons que nous sommes capables d’unir nos voix pour crier « ça suffit » assez fort pour faire trembler le statu quo. Nous savons que nous ne sommes pas seul·es dans la nuit.
Lorsque la poussière sera retombée, que le choc sera passé et qu’auront été versées toutes les larmes de déception, le travail pourra recommencer. Et il y a fort à parier que nous pourrons assister dans les prochains mois et les prochaines années à des mouvements militants de grande envergure qui contribueront à changer pour le mieux la face du monde, aux États-Unis comme ailleurs.
Pas à l’abri au Québec et au Canada
Avec les élections fédérales canadiennes qui sont à nos portes et qui coïncident avec une montée de la droite religieuse et de l’anti-féminisme, la victoire de Trump sonne décidément un horrifiant signal d’alarme. Si notre droite s’engaillardit d’un triomphe au sud, une victoire du Parti conservateur de Pierre Poilievre pourrait sérieusement mettre en péril ici aussi plusieurs avancées sociales.
Nous plongeons dans une période de ressac féministe et de regain misogyne.
Nous n’avons donc pas droit au confort qui viendrait avec le fait de nous dire que les élections américaines ne concernent que les États-Unis. Elles dépeignent au contraire un état d’esprit généralisé : nous plongeons dans une période de ressac féministe et de regain misogyne où, en dépit du fait que les droits des hommes se portent très bien, on essaiera de nous faire croire que les mouvements féministes seraient allés trop loin.
On tentera de nous convaincre que l’inconfort de certains masculinistes qui ne digèrent aucun rééquilibrage de l’organisation sociale surpasse les douleurs infligées par la persistance de l’iniquité salariale, de la charge mentale, du contrôle coercitif, de la culture du viol.
Les dirigeantes de demain
Néanmoins, si la déception qui accompagne la défaite de madame Harris est aussi amère, c’est parce que ces derniers mois, plus que jamais, nous avons éprouvé du plaisir à y croire.
Nous avons espéré que la compétence, l’expérience et le leadership positif l’emporteraient sur l’hubris, la cupidité et la tromperie. Et nous y avons presque touché à ce futur où une dirigeante aurait brisé l’un des plus épais plafonds de verre.
Cette possibilité nous paraît loin en ce moment, j’en suis consciente. Je la sens moi aussi, cette ombre froide qui nous recouvre.
Mais dans cette ère périlleuse, il faudra plus que jamais se montrer braves et solidaires. Parce que les dirigeantes de demain marchent parmi nous. Et elles ont besoin de nous pour incarner l’espoir et pour éclairer les ténèbres.
Elles ont besoin de nous pour leur construire un monde où elles seront à l’abri.
Elles ont besoin que nous croyions en leur capacité d’accéder au pouvoir et elles ont besoin que nous n’abandonnions jamais l’espoir de pouvoir prononcer un jour les mots « Madame la Présidente » ou « Madame la Première Ministre ».