Xavier Savard-Fournier Journaliste indépendant
Partager

Depuis le passage de Donald Trump à Aurora au Colorado, le 11 octobre dernier, l’anxiété a monté d’un cran dans une partie de la communauté vénézuélienne locale. Prises pour cible par l’ancien président dans un événement de campagne, les personnes migrantes arrivées irrégulièrement du Venezuela se demandent maintenant si elles ont un avenir aux États-Unis en cas de victoire républicaine.

L’appartement de Freddy Ocando n’a rien de luxueux. Le propriétaire de l’établissement le laisse visiblement à l’abandon avec sa minuscule cuisine défraîchie ou sa salle de bain qui ne rejette pas l’eau par le drain.

Mais en comparaison avec la rue – où il a dû vivre à son arrivée il y a environ un an, après avoir été envoyé du Texas au Colorado en autobus payé par le gouverneur républicain Greg Abbott, qui souhaitait mettre de la pression dans des États démocrates –, c’est mieux que rien.

Dans ce petit trois et demi, le jeune Vénézuélien de 28 ans vit avec trois autres personnes. La chambre étant réservée à une mère seule et son enfant, Freddy partage le salon avec une autre personne.

« C’est une grande chance d’avoir un appartement. Je me sens redevable à la communauté qui m’a aidé, au gouvernement local », raconte le jeune homme, qui a mis des mois pour marcher du Venezuela jusqu’aux États-Unis avec seulement 20 $ dans ses poches.

« Mais après avoir fait tout ce chemin, après avoir surmonté tous ces obstacles, d’arriver ici et qu’on ne m’offre même pas la chance de montrer ce que je peux faire avant de m’expulser… ce serait vraiment injuste », ajoute l’ancien soldat ayant fui la persécution de l’armée vénézuélienne à son égard.

Le commentaire de Freddy Ocando fait référence au désir de Donald Trump de mettre fin, comme lors de sa dernière présidence, à un nombre de protections temporaires accordées à certaines personnes migrantes arrivées par le passé. Il songe également à « déporter massivement » les personnes migrantes arrivées irrégulièrement, comme Freddy, souvent sans papiers.

« Les gouvernements aiment bien faire des lignes sur des cartes. Mais ça n’empêche pas les gens de fuir des conflits et de faire ce qui est nécessaire pour leur famille. »

Andrea Ryall, Hope Has No borders

Ce message, Donald Trump l’a d’ailleurs réitéré il y a de cela une vingtaine de jours à peine lors d’un événement de campagne à quelques pas de l’appartement de Freddy Ocando. En plus, l’ancien président a essayé de reproduire ce qu’il a fait avec la communauté haïtienne de Springfield en Ohio, au sujet de laquelle il a répandu des informations scandaleuses mensongères.

Dans le cas d’Aurora, Donald Trump a fait des amalgames entre la criminalité et la communauté vénézuélienne nouvellement arrivée. « Il faut sauver Aurora et chaque ville qui ont été envahies et conquises par les gangs du Venezuela », a-t-il mentionné devant une foule en liesse.

Depuis, le maire républicain d’Aurora, Mike Coffman, a démenti les propos de Trump et il a incité l’ancien président à passer plus de temps dans sa ville pour mieux connaître ce qui s’y passe.

Mais le mal est fait et une autre couche d’anxiété s’est ajoutée à tout le vécu déjà traumatisant des nombreuses personnes migrantes ayant fui le Venezuela de Nicolas Maduro. « J’ai un peu peur, même si je suis dans le processus de ma demande d’asile. Va-t-il respecter ce processus? » se demande Freddy en regardant le matelas installé à même le sol de son petit salon.

Un peu d’humanité

Même dans l’État démocrate du Colorado, la question migratoire retient l’attention.

Il faut dire que depuis le début des transferts de personnes migrantes par autobus orchestrés par le gouverneur du Texas, au moins 40 000 personnes sont arrivées dans les rues de Denver en moins de deux ans, selon les données de la Ville.

Ce nombre de personnes a mis une certaine pression sur les capacités de la Ville, qui a tout de même coupé dans certains services pour réorienter l’argent vers l’aide aux nouveaux et nouvelles arrivant·es. Mais même cela n’était pas assez lorsqu’entre 200 et 300 personnes par jour débarquaient par autobus de la frontière sud. La communauté a donc aussi répondu à l’appel.

« Quand des camps se sont formés près de chez moi, avec des enfants à la rue, ça a été le moment qui a tout changé pour moi », explique Andrea Ryall, directrice générale de l’organisme Hope Has No Borders, créé spécifiquement en réponse à l’arrivée de gens comme Freddy à Denver l’hiver dernier.

« La déshumanisation de l’autre est devenue un thème pour les républicains et je pense que l’immigration va attirer les gens aux urnes. »

Andrea Ryall

« Les gouvernements aiment bien faire des lignes sur des cartes. Mais ça n’empêche pas les gens de fuir des conflits et de faire ce qui est nécessaire pour leur famille », ajoute-t-elle.

Depuis bientôt un an, ce qui était au départ un regroupement informel de mères sur Facebook est devenu une organisation qui vient en aide aux personnes migrantes en leur trouvant un logement de transition, en leur offrant de l’aide technique et légale pour leur demande d’asile ainsi qu’en offrant du micro-crédit pour les plus démunies.

C’est dans ce contexte qu’Andrea Ryall a rencontré Freddy Ocando et, tout comme lui, elle s’inquiète aujourd’hui de l’élection à venir. « Je pense que la déshumanisation de l’autre est devenue un thème pour les républicains et je pense que l’immigration est un enjeu qui va attirer les gens aux urnes », affirme la mère de trois enfants.

« Mais les personnes migrantes font exactement ce qu’on ferait nous-mêmes à leur place. Et toutes les choses que nous souhaitons dans nos sociétés, des travailleurs, des valeurs familiales, etc., elles ont toutes amené ça avec eux dans leur déplacement », ajoute Andrea Ryall.

Elle rappelle que toute demande d’asile protège, en théorie, de la déportation jusqu’au moins l’audience finale devant la cour.

« J’ai un peu peur, même si je suis dans le processus de ma demande d’asile. Va-t-il respecter ce processus? »

Freddy Ocando

Selon de récentes études menées par le Migration Policy Institute (MPI), un think tank basé à Washington, il ne fait d’ailleurs aucun doute que les nouveaux et nouvelles arrivant·es « stimulent la croissance économique » en « augmentant la main-d’œuvre et les dépenses liées à la consommation », ce qui profite à l’économie des pays d’accueil.

Ils et elles commettent également « moins de crimes que la population née aux États-Unis », malgré les affirmations de certains républicains.

Alors pourquoi la rhétorique anti-immigration de Donald Trump continue-t-elle autant à plaire?

« Une des raisons pourquoi c’est facile d’instrumentaliser l’immigration aux États-Unis, c’est que le filet de protection sociale est plus faible », affirme la Dre Valérie Lacarte, analyste principale au MPI. « Donc s’il y a quelque chose qui n’est pas garanti pour ceux qui sont nés aux États-Unis, quand des immigrants arrivent et qu’ils ont aussi des besoins, il y a un aspect beaucoup plus compétitif. »

De son côté, Freddy Ocando n’est pas contre l’idée d’une vérification de sécurité importante concernant les antécédents des nouveaux et nouvelles arrivant·es. « Mais laissez les autres avoir un avenir. Ce serait plus juste que de détruire nos rêves et nos espoirs pour de la politique », lance-t-il dans un ultime message aux républicains à quelques jours des élections du 5 novembre prochain.

Récents articles

Voir tous