Sam Harper Journaliste aux balados · Pivot
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Les personnes impliquées dans les divers « convois de la liberté » et dans d’autres mouvements nés des luttes contre les mesures sanitaires durant la pandémie de COVID-19 sont au cœur des luttes anti-LGBTQ+ au Nouveau-Brunswick. Diverses théories alimentent l’idée d’un complot pour « sexualiser » les enfants et cet enjeu vient s’additionner aux diverses autres causes de la mouvance conspirationniste.

Avant la fameuse manifestation anti-LGBTQ+ du 5 mai 2023 devant l’académie Hanwell Park, près de Fredericton, un petit groupe d’activistes militait contre la présence dans les écoles et les bibliothèques de livres sur l’éducation sexuelle mentionnant la diversité de genre ou d’orientation sexuelle.

En mars 2023, le groupe informel, Mama Bears & Papa Bears Unite (Mamans ours et papas ours, unissez-vous), qui milite pour « protéger les enfants », organise une manifestation à Moncton. L’objectif est de protester contre une heure du conte organisée à la bibliothèque municipale et à laquelle est invitée une drag queen.

DOSSIER : LES NATIONALISTES CHRÉTIENS À LA DÉFENSE DES « DROITS PARENTAUX »

Ce texte fait partie de notre dossier qui se penche sur une certaine frange du mouvement actuel s’attaquant à l’éducation sexuelle et aux droits des jeunes LGBTQ+. Pivot s’est intéressé aux chrétien·nes évangéliques « dominionistes » qui rêvent de ramener le Canada à ses « racines chrétiennes ».

Certain·es, faisant partie de la mouvance de la Nouvelle Réforme apostolique, adoptent une stratégie de « guerre spirituelle » visant à conquérir les lieux de pouvoir et d’influence. D’autres groupes sont plus traditionnels, utilisant les tribunaux, le lobbying ou les élections pour faire avancer leur cause. Ces groupes entretiennent aussi une certaine proximité avec les milieux complotistes.

Plongez avec nous de cet univers aussi méconnu qu’influent.

Dans les vidéos publiées en direct par Jeremy Gibson, un influenceur conspirationniste, on entend des participant·es exprimer qu’ils et elles en ont aussi contre les livres « pornographiques » présents dans les écoles.

Les femmes qui composent ce groupe, « vont dans les bibliothèques publiques et prennent les livres qu’elles n’aiment pas pour ensuite les “perdre” », raconte en entrevue Atticus Hume*, un antifasciste du Nouveau-Brunswick.

Au début du mois d’avril 2023, Barb Dempsey, une figure prolifique du milieu et candidate aux prochaines élections pour le Parti libertarien du Nouveau-Brunswick, publie une vidéo sur sa page Facebook. Elle y invite les gens à signer une pétition adressée au ministre de l’Éducation du Nouveau-Brunswick, Bill Hogan. La pétition est ensuite partagée par plusieurs personnes de son réseau.

Cette pétition dénonce tour à tour la présence de drag queens dans les heures du conte et la présence dans les écoles et les bibliothèques publiques de livres destinés aux enfants et adolescent·es qui font mention de l’existence de personnes non hétérosexuelles. La pétition demande que ces livres soient « mis dans les mains des parents », qui pourront juger si leurs enfants peuvent les lire, et exige la fin de la « sexualisation des enfants ».

« Cette rhétorique [autour du « grooming »], ça ne fait pas que rationaliser, ça exige qu’on passe à l’action immédiatement [pour y mettre un terme]. »

Hazel Woodrow, Réseau canadien anti-haine

Cette « sexualisation » est régulièrement décrite comme étant soit une stratégie pour recruter des enfants vulnérables (« grooming » en anglais) et les « rendre trans », ou encore comme un mouvement qui vise à légaliser la pédophilie.

Pour Hazel Woodrow, du Réseau canadien anti-haine (RCAH), cette rhétorique autour du « grooming » est dangereuse. « Cette rhétorique, ça ne fait pas que rationaliser, ça exige qu’on passe à l’action immédiatement [pour y mettre un terme] ».

Une manifestation promue dans les milieux conspirationnistes

Lors d’une discussion en direct diffusée sur les réseaux sociaux au début du mois de mai 2023 par Jeremy Gibson, une membre des Mama Bears questionne l’auditoire : « Je ne veux pas faire la promotion de la violence, mais quand est-ce qu’on arrête d’être gentils ? »

Ce qui frappe dans cette entrevue, c’est la détresse apparente de cette « maman ours » auto-proclamée. Elle est sur le bord des larmes à plusieurs reprises. Elle raconte avoir de la difficulté à dormir et négliger le ménage chez elle en raison de ce qu’elle lit et des horreurs qu’elle imagine.

Un autre aspect qui ressort de cette entrevue est l’emphase sur la guerre spirituelle. La maman ours et son mari, qui fait une apparition à l’écran pour parler de prophéties bibliques, perçoivent leur militantisme comme faisant partie d’une lutte contre les forces du Mal.

La suite de la discussion est un mélange de théories conspirationnistes mettant en scène l’arrivée des femmes sur le marché du travail, les tours cellulaires 5G, le sexologue Alfred Kinsey, le fondateur de la revue Playboy… et « Eux », cette entité qui tirerait les ficelles.

« Les endoctrineurs ont plus d’heures avec les enfants que leurs parents », se désole la maman ours. Elle évoque la conférence à venir à l’académie Hanwell Park, lors de laquelle des enseignant·es doivent recevoir une formation sur la diversité sexuelle et de genre : « ils vont entraîner les profs, pour septembre ».

Au début de mai, des publications apparaissent sur Facebook pour appeler à manifester. Une de celles-ci est partagée dans un groupe local de soutien au « convoi des camionneurs » par un homme associé au mouvement Diagolon, qui s’est créé autour de divers balados canadiens d’extrême droite et de leurs fans. Cette publication affirme qu’il s’agit d’une « bataille entre le bien et le mal » et appelle les gens à « se soulever ».

La mobilisation ne s’est pas limitée à la manifestation du 5 mai. Tout comme le groupe nationaliste chrétien Action4Canada et la militant conservatrice Faytene Grasseschi, les milieux des « camionneurs » ont également appelé leurs sympathisant·es à contacter les bureaux du premier ministre et du ministre de l’Éducation pour qu’ils abolissent tout simplement la « politique 713 » visant à assurer que l’école soit un milieu sécuritaire et inclusif pour les jeunes de la communauté LGBTQ+ au Nouveau-Brunswick.

Barb Dempsey dit avoir rencontré le premier ministre au mois d’octobre 2023. Au moment de publier, le bureau de Blaine Higgs n’avait pas répondu à notre demande de confirmer cette information.

Dans une vidéo, Barb Dempsey est assez claire sur son objectif : « Nous n’allons faire aucun compromis avec ces pervers ! »

Une organisation inspirée du mouvement de l’école à la maison

Barb Dempsey est associée à Mama Bears & Papa Bears Unite. Et ce groupe informel fait lui-même partie d’un réseau plus large de militant·es issu·es du « convoi des camionneurs » et de la contestation des mesures sanitaires durant la pandémie.

Atticus Hume observe ce milieu depuis la pandémie et a assisté à plusieurs de ses manifestations pour documenter le mouvement. Il raconte qu’à l’origine, les manifestations étaient remplies de références à QAnon, une théorie conspirationniste voulant qu’une cabale pédo-sataniste contrôle le monde et que Donald Trump leur fasse la guerre.

Selon Attius Hume, les organisatrices du rassemblement du 5 mai ont d’abord « utilisé le système de “pods” pour diffuser l’information à l’interne et ont annoncé la manifestation sur Facebook à la dernière minute ».

Ce système d’organisation en « pods », qu’on pourrait traduire par « cellule », est décrit par une membre d’une de ces cellules dans un balado disponible sur un site de diffusion de vidéo alternatif et publié par Stand4Thee — ce groupe, dont les animatrices principales sont basées en Ontario, encourage les gens à se représenter seuls en cour et veut traduire Justin Trudeau en justice pour « trahison ».

Dans cette émission, la membre d’un pod, qui utilise le prénom Adie, explique que durant la pandémie, les opposant·es aux mesures sanitaires se sont organisé·es sur le modèle des groupes de parents qui font l’école à la maison. Dans ce modèle, les gens se réunissent d’abord en cellules locales.

Cette forme d’organisation politique serait née à la fin de 2020 avec la création de quatre ou cinq premières cellules. Il fallait alors y être invité·e par un·e membre en règle du groupe.

Actuellement, une recrue potentielle est rencontrée par des militant·es afin d’être « vérifiée » et éviter que le groupe ne soit infiltré. « Par des gens comme moi », ironise Atticus Hume. Une fois vérifiée, la recrue est référée au groupe situé le plus près de chez elle. Par la suite, la nouvelle recrue peut rejoindre et participer aux activités des autres cellules dans la province.

Pour Adie, il est facile de savoir si les recrues potentielles partagent les mêmes idées. « Elles ont une histoire », explique-t-elle. Ces personnes ont été affectées par la pandémie, et surtout par la contestation tous azimuts des mesures sanitaires, perçues comme illégitimes, voire comme un complot. Elles ont perdu leur travail, leur famille ne leur parle plus.

Les membres de ces groupes communiquent à travers un serveur privé, qu’Adie appelle leur « Internet underground ».

Au départ, le réseau était principalement basé en zone rurale. En plus d’être un lieu de socialisation et d’organisation, ce réseau sert également à faire des échanges et du troc. « Tu peux voir qui a du maïs, que Joe a besoin d’aide pour couper des arbres, mais qu’il peut t’aider à changer des pneus », explique Adie.

Les différentes cellules ont divers intérêts. Par exemple, si les Mama Bears & Papa Bears s’inquiètent de la sexualisation des enfants, une cellule du nom de NB Natural Law s’implique dans diverses luttes juridiques et une autre, NB Anti Smart City Alliance, organise des événements pour alerter sur les dangers de l’identité numérique. « On va aux réunions les uns des autres », explique Adie durant le balado, et « on sait qui fait quoi ».

Ce réseau de cellules noue aussi des alliances externes. Ce milieu entretient des liens avec Action4Canada, l’organisation nationaliste chrétienne dirigée par une certaine Tanya Gaw et sur laquelle nous reviendrons. Les personnes qui ont organisé un des arrêts d’une tournée de Tanya Gaw au Nouveau-Brunswick font également partie de cet écosystème. Jeremy Gibson partage leurs « avis de responsabilité », une stratégie d’intimidation pseudo-légale sans fondement.

Un mouvement diffus qui précède la pandémie

Des liens entre les groupes conspirationnistes et le mouvement anti-LGBTQ+, on en retrouve partout au Canada. Cette confluence existe depuis avant la pandémie et on peut en retracer la filiation au « premier convoi », soit au mouvement des gilets jaunes à la sauce canadienne et aux divers groupes anti-immigration, explique Hazel Woodrow, du Centre canadien anti-haine.

« Il y a beaucoup de connexions, autant idéologiques qu’en termes d’individus impliqués. Beaucoup de personnes de ce milieu participent aux activités et manifestations depuis maintenant dix ans », rapporte-t-elle.

La chercheuse du CCAH explique que ce qui relie ces groupes, c’est le populisme et le conspirationnisme de droite. Le populisme fait en sorte que ces gens ont tendance à discréditer la parole des expert·es.

« On voit cette dynamique avec la politique 713 », qui a été révisée par le gouvernement du Nouveau-Brunswick pour empêcher les élèves d’utiliser les pronoms de leur choix à l’école sans l’autorisation de leurs parents, dit-elle. « On a des associations professionnelles qui disent que cette révision est mauvaise pour les enfants trans, et ce mouvement va rejeter d’emblée ces avis. »

Hazel Woodrow remarque que ce populisme conspirationniste est très efficace pour le recrutement. « Je pense que dans ces groupes, les gens ont des causes qui leur tiennent plus à cœur, comme la taxe carbone, la COVID ou les enjeux d’identité de genre », dit-elle, « mais ils continuent à se présenter aux actions des uns et des autres ».

Malgré leurs intérêts divers, les personnes qui composent ce mouvement baignent dans le même milieu en ligne, explique la chercheuse. Elle donne en exemple la page Facebook de la manifestation anti-trans 1 Million March 4 Children, qui inclut des messages concernant les chemtrails (les traces de condensation laissées par les avions qui seraient en fait des produits chimiques dispersés par « Eux »), le danger de la crème solaire ou encore les Illuminati (une société secrète et malveillante qui contrôlerait le monde). « C’est vraiment hétéroclite », note-t-elle.

Pour Hazel Woodrow, ces groupes complotistes prennent de l’ampleur graduellement quand des gens voient leur cause préférée reprise par le mouvement plus large. « C’est un effet boule de neige, qui ramasse des gens au fur et à mesure », explique-t-elle.

Malgré la fin de la pandémie et la fin des mesures sanitaires, Woodrow ne voit pas de signe que ce mouvement est en voie de disparaître. « C’est un milieu très informe, bâti sur la paranoïa et en particulier la peur de l’autre. C’est basé sur l’idée que les gens comme moi sont meilleurs que ceux qui ne sont pas comme moi. C’est le genre d’idée qu’on peut facilement coller à une nouvelle cause. »

Elle ne croit donc pas que ce mouvement en ait fini avec ses attaques contre les communautés LGBTQ+ et les droits des jeunes de façon plus large. « Mais même quand ce sera devenu la cause d’hier, il y aura la cause de demain », prévoit-elle.

Nous avons tenté de contacter plusieurs groupes actifs au Nouveau-Brunswick, qui n’ont pas répondu à nos demandes d’entrevue.

Barb Dempsey a refusé de nous accorder une entrevue. Dans sa réponse, elle dit « être très claire sur sa position en ce qui concerne les enfants » et indique qu’elle ne fait plus confiance aux médias après avoir été qualifiée de conspirationniste par la CBC.

* Nom fictif. Pivot a accordé l’anonymat à cet intervenant en raison du risque de représailles.

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