Les rhétoriques discriminatoires de l’extrême droite américaine ne sont pas nouvelles, particulièrement dans les États du Sud. Mais depuis presque une décennie, elles ont maintenant un visage : Donald Trump. Et dans une élection présidentielle où la lutte devrait être serrée, le simple fait de voter contre l’argumentaire MAGA peut-il suffire à s’en débarrasser?
Il fait de plus en plus chaud dans les rues toutes neuves de Clayton. En cette fin septembre, le soleil de la Caroline du Nord est encore bien présent et il n’y a pas d’ombre à l’horizon au cœur de ce quartier homogène de petites maisons unifamiliales à peine sorties de terre.
La chaleur n’affecte cependant pas Adrien Brakeley, 30 ans, directeur des opérations numériques pour les Jeunes Démocrates du comté de Johnston. Originaire du Texas, il se balade comme si de rien n’était, cellulaire à la main, à la recherche de la prochaine maison sur son itinéraire de porte-à-porte.
Ici, dans cette région à une trentaine de kilomètres de Raleigh, la capitale de l’État, se joue en partie le sort de la prochaine élection.
L’arrivée récente de nouvelles entreprises, dont notamment un immense entrepôt d’Amazon, et la construction d’une tonne de nouvelles résidences ont amorcé un changement démographique dans le comté. Les anciennes petites villes du coin deviennent maintenant des banlieues éloignées de Raleigh et les démocrates espèrent profiter des nouveaux et nouvelles résident·es pour faire changer les mentalités, même si le combat est loin d’être gagné.
« Je sais ce que c’est que l’inflation, la cupidité des entreprises et toutes ces conneries que vous mettez de l’avant. Je connais les faits, la vérité. Je sais ce qui se passe. Kamala Harris est une impostrice », lance à Adrien, sur un ton incisif, un homme visiblement aigri par la présence d’un démocrate sur son portique.
Comme le visage de ce résident, le comté de Johnston est très rouge : 61 % ont voté républicain en 2020. L’emprise de Donald Trump y est donc très grande, et ce, à tous les niveaux de gouvernements, même chez les représentant·es scolaires.
Puis, l’importante présence du Ku Klux Klan dans la région n’est guère plus rassurante.
D’autant plus que l’arrivée en politique de Donald Trump a libéré une parole tantôt raciste, tantôt misogyne, qui était restée dans les marges du parti républicain jusqu’alors : la frange MAGA (d’après le slogan trumpiste « Make America Great Again ») a désormais établi sa mainmise sur le parti.
C’est sans compter la violence politique utilisée par la rhétorique MAGA, qui voit l’autre – souvent une personne migrante avec ou sans statut – comme responsable de tous les maux auxquels fait face son électorat, majoritairement masculin et blanc.

« Avec ceux qui sont plus hostiles, je ne vais pas m’obstiner. J’ai un travail à faire, c’est de faire sortir notre vote », explique Adrien Brakeley, avouant au passage que certain·es collègues se sont déjà fait pointer des armes à feu en faisant du porte-à-porte.
« Mais quand vous voyez la rhétorique à la télé, sur les médias sociaux, ou quand vous l’entendez dans votre entourage, il faut répondre! Il faut aussi dénoncer ces propos », ajoute le responsable démocrate avant de passer à la prochaine porte.
« Il faut briser ce cycle idéologique, parce que ces gens votent souvent contre leurs propres intérêts. »
Adrien Brakeley, Jeunes Démocrates de la Caroline du Nord
Charge frontale contre les rhétoriques discriminantes
Avec son discours à la convention démocrate l’été dernier, Michelle Obama a un peu encapsulé la nouvelle stratégie de la lutte contre l’univers MAGA.
Finis le slogan de 2016 : « When they go low, we go high » (« Quand ils frappent en dessous de la ceinture, nous nous élevons au-dessus de la mêlée »). Maintenant, les démocrates, même dans les États du Sud, souhaitent s’attaquer de front aux commentaires misogynes, discriminatoires et racistes.
Ils s’en prennent aussi ouvertement à Donald Trump et à ses partisan·es qu’ils trouvent « weird ».
« Donald Trump parle comme un fou. Tout ce qu’il dit est tellement bizarre et c’est de pire en pire », raconte Wyoma Jacobs Moises, 69 ans, assise dans un coin du bureau démocrate du comté de Johnston.
« Mais les gens sont attirés par ça parce qu’ils ont peur de perdre leur pays, peur que des personnes de couleur prennent le contrôle et qu’ils les traitent de la même façon dont ils ont traité les esclaves dans le passé. »
« Mais on n’est pas comme ça. On veut juste être traité équitablement », ajoute la téléphoniste bénévole, anciennement dans l’armée américaine pendant 25 ans.

Il ne faut cependant pas se fermer les yeux non plus. Comme le rappelle Mme Moises, le racisme a toujours été présent aux États-Unis. Mais Donald Trump l’a rendu visible et plus il souffle sur les braises du racisme ambiant, plus la situation empire.
C’est particulièrement vrai dans les régions excentrées, où les nombreuses réformes de cartes électorales et le gerrymandering ont favorisé une large exclusion d’électeur·trices démocrates, et donc d’élu·es démocrates, dans certains comtés ruraux au profit de plus de républicain·es.
Cela a aussi eu comme effet de renforcer le sentiment d’éloignement qu’ont ces électeur·trices par rapport au parti démocrate, incapable de répondre, selon eux et elles, à leurs « peurs » et qui n’aide pas à contrer les discours discriminatoires s’en nourrissant.
« Les gens sont attirés par ça parce qu’ils ont peur que des personnes de couleur prennent le contrôle et qu’ils les traitent de la même façon dont ils ont traité les esclaves dans le passé. »
Wyoma Jacobs Moises, bénévole démocrate
« Il faut tout de même avoir un plan pour ces campagnes », croit Daniel Franch, vice-président régional des Jeunes Démocrates de la Caroline du Nord. « Même si cela prendra un certain temps pour rebâtir la confiance, avec nous, mais aussi avec le concept de gouvernement en général. »
« Bien s’entendre avec ses voisins, c’est ce qu’il y a de plus important pour ces gens. Et je pense que comme citoyens, nous devons faire un meilleur travail pour créer un dialogue bi-partisan à travers le bruit ambiant », ajoute-t-il.
Mais il laisse entendre que cela pourra se faire seulement après l’élection et l’arrivée de plus d’élu·es démocrates. L’espoir étant que moins il y aura d’élu·es MAGA, moins les divisions seront mises de l’avant dans la sphère publique.
En 2020, Donald Trump a gagné la Caroline du Nord avec un peu plus de 70 000 votes, un écart d’à peine plus de 1 %.
Voter d’abord, discuter ensuite?
Il n’y a pas qu’en Caroline du Nord où les démocrates ont espoir de faire une percée dans les anciennes contrées sudistes. Ils ont aussi la Géorgie en tête.
Là encore, de nouvelles industries amènent des gens de tous les horizons pour venir travailler dans l’État, notamment dans une nouvelle usine de production de près de 3 000 acres de la compagnie automobile Hyundai, qui vient de voir le jour près de la ville de Savannah.
Par contre, Patti Hewitt, l’une des cinq femmes démocrates en Géorgie à se présenter contre un « MAGA member » à la Chambre des représentants, est moins optimiste que ses collègues démocrates de Caroline du Nord.
« Donald Trump a créé un jeu à somme nulle : soit tu gagnes, soit tu perds », décrit l’ancienne spécialiste des services financiers aux entreprises et aux consommateurs. « Et la seule manière de se débarrasser efficacement des MAGA, c’est de voter contre eux pour les sortir de la politique. »
Pour Patti Hewitt, la politique se situe dans les zones grises, dans le compromis. Mais lorsque l’autre parti ne partage pas la même base de faits communs – refusant par exemple de reconnaître que l’élection de 2020 était juste –, il devient impossible de faire ce travail.
« Je pense que nous devons faire un meilleur travail pour créer un dialogue bi-partisan à travers le bruit ambiant. »
Daniel Franch, Jeunes Démocrates de la Caroline du Nord
D’autant plus que pour avoir le droit de se présenter cette année pour le Parti républicain, et ce peu importe l’échelon, il faut généralement accepter de suivre la ligne de parti des MAGA. Selon Patti Hewitt, cela inclut non seulement la rhétorique, mais aussi les valeurs et la violence politique utilisée quotidiennement par Donald Trump.
« Les leaders républicains veulent nous renvoyer dans un temps où les riches hommes blancs détenaient tous les pouvoirs. C’est pour ça qu’on dit : nous ne retournerons pas en arrière! » lance Patti Hewitt, en incluant dans sa pensée la question de la santé reproductive des femmes.
« Le mouvement anti-avortement est un mouvement religieux, pas politique. Ça n’a rien à voir avec la loi. Il faut voter pour les sortir des rôles de pouvoirs jusqu’à ce que le Parti républicain finisse par renvoyer ces radicaux dans la marge, là où ils ont toujours été », ajoute-t-elle.
En s’éloignant tranquillement de Clayton, en Caroline du Nord, Adrien Brakeley est de son côté songeur.
Oui, les élections sont importantes. Mais que faire, ensuite, pour tenter de faire disparaître la rhétorique haineuse dans l’esprit des gens, bien après le passage de Donald Trump?
« Pour conjurer tout cela, je pense qu’il faut mettre en lumière les mensonges. Il faut se présenter devant ceux et celles qui sont coincé·es dans l’idéologie MAGA et leur dire que ce n’est pas leur faute. Leur dire : voici ce qu’on vous a dit de croire et voici comment cela a été simplifié pour vous », analyse lentement Adrien Brakeley au volant de son camion.
« Il faut briser ce cycle idéologique, parce que ces gens votent souvent contre leurs propres intérêts. Et visiblement, s’ils prennent ça autant à cœur, c’est qu’ils ont envie de s’impliquer. Alors, éduquons-les et essayons d’être patients », ajoute-t-il, semblant savoir que cela reste parfois plus facile à dire qu’à faire.