Les événements du procès des viols de Mazan continuent d’ahurir au fur et à mesure qu’ils se déploient.
La prémisse, à elle seule, est déjà des plus révoltantes. Dans cette affaire judiciaire française, plusieurs dizaines d’hommes sont accusés d’avoir commis des agressions sexuelles contre une femme entre 2011 et 2020, en complicité avec son mari (accusé lui aussi) qui la droguait à son insu afin que ces hommes recrutés en ligne puissent violer son corps inerte.
L’affaire – et ses multiples rebondissements – en dévoile beaucoup sur la culture du viol qui perdure et sur son incessante banalisation.
« Il y a viol et viol »
Ce mardi, l’avocat de la défense Me Guillaume de Palma a tenu des propos absolument sidérants lorsqu’il a affirmé qu’« il y a viol et viol et, sans intention de le commettre, il n’y a pas viol ». L’avocat argue que si les accusés croyaient que la victime participait de son plein gré à ce scénario, ils ne peuvent être rendus coupables de viol, crime qui requiert, selon le Code pénal français, intention coupable.
La déconsidération pour les femmes que sous-tend cette abjecte déclaration est incommensurable.
Cette stratégie continue d’effriter la confiance du public envers le système de justice en matière de crimes sexuels.
D’emblée, cette idée que les violeurs aient pu agir en toute bonne foi tire profit de l’un des stéréotypes de la culture du viol, qui perdure inlassablement, c’est-à-dire l’idée que les véritables violeurs seraient comme des « monstres » cruels ou des animaux qui nous sautent dessus au détour d’une ruelle sombre. Bref, dans cette logique du grand méchant loup, les violeurs seraient tout sauf des hommes normaux.
Et les hommes normaux seraient tout sauf des violeurs.
Me Guillaume de Palma tente d’appuyer sur ce bouton en dressant des accusés l’image de bons gars ordinaires qui ne voulaient pas faire de mal. Mais en réalité, les violeurs vont aussi à l’épicerie ou à la salle de sport, font des barbecues la fin de semaine avec des entourages qui les aiment, peuvent avoir des partenaires de vie et des familles.
Nébuleux, le consentement?
Me de Palma tente ainsi de tirer avantage d’un problème d’une grande gravité au cœur de la définition juridique française du viol, faille qui braque du même coup la loupe sur la définition du consentement et ses contours.
Se profile d’ailleurs déjà à court ou moyen terme une lutte menée par les militantes féministes et des personnalités politiques françaises autour d’une redéfinition pénale du viol et du consentement, qui parait des plus nécessaires.
Toujours est-il que cette idée d’un viol sans intention coupable est à décortiquer. Dans la culture du viol, on tente de faire paraitre la notion de consentement bien nébuleuse, comme si recevoir le refus ou même percevoir l’hésitation d’un·e partenaire sexuel·le étaient des tâches des plus complexes.
Dans l’essai La Fabrique du viol, Suzanne Zaccour souligne un double standard en matière de crimes sexuels, puisque le cerveau humain aurait la capacité de percevoir l’hésitation chez une autre personne en quelques fractions de seconde. Comment se fait-il, alors, que la majorité des violeurs prétendent qu’ils ne comprenaient pas que leurs victimes n’étaient pas consentantes?
Dans la culture du viol, on tente de faire paraitre la notion de consentement bien nébuleuse.
Non, dans une perspective qui inclut davantage que le seul point de vue de l’agresseur, il n’y a pas « viol et viol ». Il y a les scénarios où les deux partenaires consentent, et il y a ceux où le consentement n’a pas été pris en considération ou a été arraché de force – avec la force physique parfois, mais aussi souvent à coup d’insistance verbale, de culpabilisation, de manipulation ou de déni.
On ne viole pas par erreur.
Quand on paye sur Internet pour avoir accès au corps inconscient d’une femme, on renonce de manière très limpide à toute considération concernant le consentement ou le retrait du consentement. Il est difficile de croire que l’ensemble des accusés croyait que la survivante Gisèle feignait le sommeil comme le prétend la défense, puisque manifestement aucun d’entre eux n’a cru bon de préalablement valider auprès d’elle ce scénario.
Vouloir commettre des actes sexuels sur une personne inconsciente est un fantasme de domination absolue et un désaveu complet de l’idée d’une « relation » sexuelle.
Effriter la confiance
Dans une courte bande dessinée d’opinion publiée sur Instagram, la bédéiste et militante française Blanche Sabbah souligne l’incongruité de la déclaration de l’avocat Guillaume de Palma en appliquant sa rhétorique sur d’autres cas de figure pour en faire ressortir l’absurdité.
Elle dessine un voleur qui affirme avoir dérobé un portefeuille sans faire exprès à un homme endormi. « Il y a pickpocket et pickpocket », affirme-t-il. « Après tout, si ça se trouve, il m’en a fait cadeau, on sait pas, il dormait! »
Bien sûr, toutes les personnes accusées devant une cour de justice ont droit à une défense pleine et entière, et Me de Palma est payé pour faire un exercice de droit, pour trouver une faille juridique qui permettra à ses clients de s’en sortir. C’est ainsi que, platement, fonctionnent les procès.
Sauf qu’ici, la stratégie pénale choisie continue d’effriter la confiance du public envers le système de justice en matière de crimes sexuels, déjà durement érodée.
Elle véhicule l’idée que dans les cas de viols – crimes qui sont en majorité perpétrés contre des femmes – le point de vue des victimes a si peu de valeur que même être inconsciente ne constitue pas une preuve d’absence de consentement.