Le plus récent Bulletin sur l’égalité des chances en éducation souligne les disparités qui subsistent au sein des cégeps, institutions aux visées de démocratisation de l’éducation post-secondaire, mises en place au Québec en 1967. Pour y répondre, les chercheur·es suggèrent des moyens de faciliter le retour aux études.
« Au Canada, le Québec est, quand on prend en compte les cégeps et les universités, la province où on trouve le plus de diplômé·es post-secondaires », explique Pierre Doray, professeur émérite au département de sociologie de l’UQAM et co-auteur de la deuxième édition du Bulletin sur l’égalité des chances en éducation de l’Observatoire québécois des inégalités.
« Ce n’est pas rien, et une bonne partie de ça vient de la contribution des cégeps. »
Le bulletin dresse un portrait des inégalités systémiques qui s’accumulent tout au long des parcours scolaires, dès la petite enfance et jusqu’aux études post-secondaires, et même au cégep. Ces institutions ont été spécialement analysées par les chercheur·es par le biais d’un sondage Léger réalisé en mars dernier auprès de 1000 Québecois·es de 18 ans et plus.
Les cégeps avaient été mis en place en 1967 avec l’ambition de démocratiser l’accès à l’éducation post-secondaire à moindre coût. À bien des égards, c’est mission accomplie, signalent les chercheur·es.
En effet, 79 % des répondant·es âgées entre 18 et 34 ans ont fréquenté un cégep, par rapport à 44 % pour les 55 ans et plus, peut-on lire dans le bulletin.
Les cégeps permettent donc de prolonger les études au-delà de l’enseignement secondaire, que ce soit en termes de formation générale pré-universitaire ou de formation technique, pouvant tant conduire au marché du travail qu’à la poursuite d’études à l’université.
Mais ce n’est pas nécessairement le cas pour tout le monde, prévient Xavier St-Denis, co-auteur et professeur adjoint et spécialiste des inégalités sociales à l’INRS. « Il reste de grandes inégalités d’accès et de diplomation au cégep en fonction du revenu parental, et en fonction du niveau d’éducation des parents » particulièrement dans les programmes pré-universitaires, signale-t-il.
Inégalités persistantes
En créant des indicateurs à partir de données brutes, les chercheur·es ont déterminé que parmi les jeunes né·es en 2000 qui ont grandi dans les familles parmi les 20 % les moins fortunées, la moitié n’avait pas atteint le cégep avant l’âge de 21 ans – âge auquel plusieurs cégépien·nes obtiennent ou ont déjà obtenu leur diplôme.
Parmi les enfants des familles des 20 % les plus riches, seulement un sur dix n’avait pas accédé au cégep au même âge.
« On voit la même dynamique lorsqu’on regarde l’éducation des parents », souligne-t-il.
Par ailleurs, cette tendance semble moins forte chez les filles « qui ont connu une grande croissance au niveau de leur présence globale », signale Pierre Doray. « Mais [la présence des étudiantes] est plus concentrée dans des programmes, des techniques ou des études qui conduisent à des emplois liés à la division traditionnelle du travail entre hommes et femmes. »
« Il reste des choses à faire pour démocratiser l’ensemble des champs de savoirs », conclut-il.
Parcours interrompus
Xavier St-Denis précise que si l’accès au cégep pour les jeunes moins nanti·es semble s’être amélioré par rapport aux données des cohortes précédentes, la tendance ne suit pas lorsqu’il est question du niveau de diplomation.
En effet, 14 % des répondant·es au sondage Léger affirment avoir abandonné leurs études en cours de route. Selon les données compilées dans le bulletin, un revenu familial qui se situe sous la barre des 40 000 $ annuellement est associé à un taux d’abandon de 32 %, nettement plus élevé que la moyenne.
« Il semble se passer quelque chose dans les parcours des cégépien·nes qui viennent de milieux moins favorisés, qui fait en sorte qu’ils vont accéder au cégep, mais ne vont pas nécessairement se rendre à la diplomation », explique Xavier St-Denis.
Les chercheur·euses mettent de l’avant plusieurs hypothèses, notamment la nécessité pour plusieurs étudiant·es moins riches qui sont aussi plus éloigné·es des centres urbains de se déplacer ou même de déménager pour accéder à des programmes collégiaux. « C’est très différent d’habiter chez ses parents, versus de déménager à 17-18 ans et de devoir couvrir des coûts de logement », affirme Xavier St-Denis.
Pour plusieurs autres étudiant·es plus âgé·es qui ont des obligations familiales plus exigeantes en plus d’un travail, il devient d’autant plus difficile de poursuivre ses études, ajoute Pierre Doray. « S’il y a des obstacles qui apparaissent, personne ne choisira d’abandonner sa famille ou son travail pour étudier. »
Selon le sondage, parmi ceux et celles qui ne fréquentent pas actuellement un cégep, 17 % évoquent un besoin de travailler pour subvenir à leurs besoins. Pour 72 % des répondant·es, le coût de la vie, notamment du logement et de la nourriture, est perçu comme un obstacle à l’accès aux études collégiales.
« Il faut faire attention », prévient cependant Pierre Doray. « Ça ne veut pas dire que parce que les gens disparaissent des études collégiales, qu’ils ne continuent pas d’étudier ».
La période des études collégiales peut être celle d’une orientation, durant laquelle des étudiant·es peuvent choisir de poursuivre leur éducation dans un autre contexte, par exemple en accédant à la formation professionnelle, sans avoir obtenu de diplôme au collégial. « Si on n’a pas de données complètes sur les biographies et les parcours scolaires des gens, on risque de sous-estimer la réussite scolaire. »
Faciliter les études
Pour encourager la poursuite des études collégiales, plusieurs facteurs pourraient être mis à profit, notamment en matière de logement étudiant près des institutions scolaires. Mais cela n’est pas tout.
« Il peut y avoir des événements imprévus et imprévisibles qui font en sorte qu’un étudiant ne pourra pas continuer [ses études] pour de très bonnes raisons », souligne Pierre Doray. Selon lui, l’important c’est donc de faciliter le retour aux études, tout au long de la vie.
« Au niveau des cégeps, les retours aux études, c’est plus compliqué. D’une part parce que retourner aux études en formation ordinaire, c’est payant, il y a des frais de scolarité. Et aussi, dans bien des cas, pour les formations techniques, il faut être à temps plein », explique-t-il. « Il pourrait y avoir des éléments de souplesse qui pourraient être introduits. »
« C’est important de réfléchir à tous les gens qui vont avoir des réorientations, des changements de programme », pense Xavier St-Denis. « Qu’est-ce qu’on peut faire pour faciliter l’articulation de ces différents parcours, les reconnaissances d’acquis? »
Il souligne que d’autres recherches montrent que certain·es étudiant·es tendent à épuiser leurs ressources financières au moment de leur réorientation. « Passer plus de temps au cégep, ça demande des ressources, et ça peut avoir des conséquences sur le désir et la capacité d’aller à l’université après. »