Chaque torchon trouve sa guenille

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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Chaque torchon trouve sa guenille

On accuse Desjardins de trahir les Québécois·es pour des histoires de drapeau, mais son désengagement des communautés et ses investissements douteux sont bien plus incriminants.

Les nationalistes ont fait plaisir aux relationnistes de Desjardins en créant une diversion autour d’un drapeau canadien sur des annonces de la Journée des patriotes, alors que l’institution se trouve à une croisée des chemins éthique.

La couleur des torchons ne m’intéresse pas. Par contre, ça me dérange quand les nationalistes font de l’agitation sur cette base, en promouvant une version contrefactuelle de l’histoire.

S’ils s’indignent que le drapeau canadien soit associé aux Patriotes, leur outrage ne se prolonge pas contre l’usage du fleurdelisé, pourtant tout aussi abusif sur le plan historique.

L’histoire nationale que ces idéologues préconisent fait fi de la politique et des dynamiques de pouvoir au sein de la société canadienne-française. La nation, dans leur fantasme, est un corps qui se meut à travers le temps et ses contours sont immuables. Bien sûr, ses membres se chicanent de temps en temps, mais tout le monde revient manger à la table à la fin, comme dans un album d’Astérix.

C’est une forme narrative simple, facile à communiquer. Ce sera d’ailleurs l’approche préconisée par le nouveau Musée d’histoire coloniale du ministre Mathieu Lacombe.

Des débats de société

Je suis née sur un front de colonisation. J’ai passé mes premières années dans le rang 9 d’Authier-Nord, en Abitibi.

On partageait la ligne téléphonique avec les voisin·es jusqu’en 1994 et je me souviens quand on a asphalté les rues du village. Ça s’arrêtait à quelques centaines de mètres de chez moi et je me souviens avoir trouvé injuste qu’il faille que j’apprenne le vélo dans la gravelle, alors que les autres enfants profitaient d’une surface stable. J’ai appris à faire du bicycle sur le tard à cause de ça.

Je n’ai pas de souvenir particulier du référendum, mais je me souviens de la Saint-Jean 1995. Plusieurs milliers de personnes étaient venues voir le spectacle dans une grange au fond du rang, c’était hallucinant. Mon père était président du comité de la Fête nationale et s’était fait payer le cognac toute la soirée, lui qui ne boit jamais. J’ai dormi avec mon frère dans le pick-up de mon oncle.

Je me souviens du trafic aux petites heures du matin. De cette femme blonde en talons hauts qui hurle contre un homme en coat de cuir, tous les deux ivres et le pas mal assuré à côté d’une voiture sport rouge – une Corvette? –, plongée dans les quenouilles.

Mais novembre, je ne m’en rappelle pas. En réalité, plutôt que le polarisant sujet de la souveraineté, la première controverse politique dont je me souvienne, c’est l’installation de guichets automatiques et la « réingénierie » des caisses Desjardins.

« Protéger la langue et laisser crever ceux qui la parlent »

Desjardins n’arrête plus de se désinvestir des communautés rurales depuis les années 1990. Encore récemment, le mouvement annonçait vouloir fermer le tiers de ses services en personne, incluant les fameux guichets automatiques.

Une solution intuitive et facile d’utilisation qui a rapproché beaucoup de gens de leur argent, tout en les éloignant les un·es des autres. Les porte-paroles de l’institution financière nous l’assurent : on n’en a plus besoin, les gens font tout ça en ligne maintenant. On peut être pauvres en toute tranquillité, isolé·es sur nos machines.

Desjardins, comme les autres institutions financières collectives, abandonne les plus précaires dans un contexte d’augmentation des bénéfices dans ses différentes divisions. Et elle le fait en proposant des fonds d’investissement candidement appuyés sur des obligations de l’État d’Israël.

Elle a noyé les principes de la mutualité et de la coopération dans les eaux glacées du calcul égoïste.

Les caisses n’appartiennent plus aux membres depuis longtemps et ne servent que marginalement la redistribution de la richesse.

Elles n’offrent aucune aide directe, aucun fonds d’aide mutuelle. Seulement des ristournes pour les plus riches et de la charité pour les plus pauvres, et tant pis pour les cadavres qui s’accumulent aussi vite que les profits.

Mais les nationalistes québécois ne s’en inquiètent pas, apparemment : le drapeau d’Israël n’apparaît pas sur les pancartes. Et puis, il est de la bonne couleur, après tout.