La Confédération générale du travail, principale centrale syndicale argentine, a décrété jeudi une deuxième journée de grève générale depuis l’arrivée au pouvoir du président Javier Milei en décembre dernier. Si le gouvernement d’ultra-droite rencontre plus d’obstacles qu’il ne l’aurait cru, la mise en place de ses mesures régressives avance néanmoins. Pivot a rencontré des militant·es et intellectuel·les argentin·es pour comprendre comment s’organise la résistance à cette offensive tous azimuts.
Jeudi, les écoles, les banques et les services publics étaient fermés en Argentine. Des grilles bloquaient les stations du métro de Buenos Aires et plusieurs vols ont été annulés.
Les syndicats ont invité leurs membres à rester chez eux et à montrer au gouvernement qu’elles et ils pouvaient paralyser le pays. Les gens ont répondu à l’appel. Tout est fermé. La ville est étrangement calme.
Les Mères de la place de Mai ont fait leur traditionnelle ronde devant le palais présidentiel pour rappeler, comme elles le font depuis des décennies déjà, les milliers de personnes disparues et assassinées par la dictature militaire des années 1970 et 1980. En conférence de presse, elles n’ont pas hésité à faire des liens entre cette époque sombre et le gouvernement de Javier Milei.

« Quand on a entendu nos voix retomber dans le vide de la place de Mai, aujourd’hui, ça nous a rappelé nos premières marches pendant la dictature. À cette époque aussi, les gens ne voulaient pas aller devant le palais présidentiel, comme aujourd’hui. »
Quelques centaines de mètres plus loin, dans San Telmo, un quartier généralement animé, mais aujourd’hui désert, une poignée de syndiqué·es de Telam, l’agence de presse publique sur le point d’être privatisée, manifestaient en dansant sur des rythmes de cumbia.
Cette grève générale survient après plusieurs mois d’échanges acrimonieux entre le président Milei et ses différent·es adversaires, tant issu·es des autres partis que des mouvements sociaux. Malgré une approche précipitée dans ses premiers mois au pouvoir, le gouvernement est sur le point d’atteindre plusieurs de ses objectifs.
Les député·es du congrès ont récemment adopté ses réductions des protections du travail, que le Sénat étudiera bientôt. Si ses opposant·es ont réussi à protéger certaines entreprises publiques, plusieurs seront privatisées sous peu. Environ 7000 employé·es du secteur public ont déjà été mis·es à pied et le président a affirmé vouloir en licencier encore au moins le même nombre.
Grandes mobilisations
La première grève, le 24 janvier dernier, était la première d’une série de rassemblements monstres qui ont ponctué les premiers mois du gouvernement Milei. Les féministes ont aussi pris possession des rues le 8 mars et une foule immense est venue commémorer les victimes de la dictature le 24 mars.
Le point d’orgue de la mobilisation dans les rues a été atteint à la fin avril lors d’une marche pour protéger l’université publique des coupes prévues par le gouvernement.
« Des marches aussi massives que celle des universitaires du 24 avril, c’est très rare! » lance Juliana Marino, ancienne députée péroniste (le principal parti de gouvernement en Argentine, généralement de centre gauche) et ancienne ambassadrice de l’Argentine à Cuba. « Il y a eu quelques autres marches comme ça dans notre histoire récente, mais seulement à des moments marquants comme le retour de Juan Perón dans les années 1970 et la transition démocratique dans les années 1980. »
En plus de ces grandes mobilisations, des manifestations ont lieu presque quotidiennement : un jour un rassemblement en soutien aux gens récemment congédiés, le lendemain, une manifestation féministe pour la protection des retraites. Des assemblées de quartier se tiennent hebdomadairement, de même que des cacerolazos, rassemblement où le rythme des casseroles frappées accompagne les slogans.
D’où vient la résistance?
L’Argentine compte des mouvements sociaux puissants, mais leur capacité à freiner le gouvernement de Javier Milei n’est pas encore claire.
« Plusieurs résistances se profilent », note Emilio Taddei, professeur de sociologie à l’Université de Buenos Aires. « Au niveau syndical, le secteur public – santé, éducation, justice, etc. – est en tête de la résistance, mais pas seulement. »
« Même le syndicat du bâtiment, qui pourtant n’est pas progressiste, élève le ton. Dans le secteur de l’industrie automobile aussi, des gens s’organisent contre les licenciements. Même chose du côté des transports : l’augmentation faramineuse des prix du transport public met à risque des entreprises. »

Cependant, le mouvement syndical doit s’appuyer sur un autre allié, le mouvement piqueteros, un mouvement social qui a émergé lors de la crise de 2001 en Argentine et qui rassemblait au départ des chômeurs. « Le mouvement piqueteros a évolué est maintenant devenu un vaste mouvement des travailleurs précarisés ou vivant du travail informel », explique l’économiste Claudio Katz. « Il est organisé de façon territoriale et non par secteur d’activité. »
« C’est un mouvement très combatif et efficace. C’est clair que Milei veut le détruire, peut-être encore plus qu’il ne veut détruire les syndicats. Il va négocier avec les syndicats, mais il veut vraiment que les piqueteros disparaissent », souligne Claudio Katz.
« Il faut une alliance entre le mouvement syndical et les piqueteros. Je pense qu’elle va advenir », ajoute Emilio Taddei. « On sent déjà des convergences qui commencent à naître, mais il faut qu’elle se concrétise. »
Résister et créer
Milena Merkier, militante et enseignante à l’école primaire coopérative autogérée Mundo Nuevo, attire l’attention sur d’autres pôles de résistance pour affronter Javier Milei. « Je crois que les deux mouvements les plus déterminants, parce qu’ils créent des alternatives importantes, sont les mouvements féministes et paysans », avance-t-elle.
« En 2020, nous, les féministes, avons créé le ministère des Femmes. Rapidement, on a vu que les contraintes provoquaient le freinage de certaines luttes. Goûter à l’institutionnalisation nous a fait connaître ses limites. Maintenant, plutôt que de canaliser notre énergie dans cette direction, nous sommes de retour dans les forces vives », raconte-t-elle.
« Le mouvement paysan, lui, a toujours été à la marge. La vision qu’on a du processus politique en Argentine est tellement pensé d’un point de vue urbain! Sauf qu’à la campagne, il n’est pas question que de résister, mais de créer d’autres façons d’habiter », dit-elle.
En effet, les luttes territoriales se sont multipliées dans les dernières années devant la multiplication des projets d’extraction de ressources par des compagnies étrangères. Celles-ci devraient continuer de croître, comme Javier Milei entend diminuer les exigences de redevances sur les ressources naturelles et évoque même leur potentielle abolition.

« Le problème des forces progressistes en Argentine dans les dernières années, c’est que notre discours a beaucoup été de défendre nos acquis, protéger et résister », remarque Milena Merkier. « Finalement, les gens qui ont un discours de transformation, c’est la droite, qui dit, avec raison : “le système ne fonctionne pas”. »
« Et nous, parce qu’on sait que la droite est pire, on se retrouve à défendre des gouvernements centristes qui nous déçoivent. Pour moi, aujourd’hui, plus que résister, il faut se former et créer. Il faut radicaliser la démocratie », conclut Milena Merkier.