Vivant le deuil de Jana, morte à Gaza en attente d’une demande d’asile depuis des années, Samar Alkhdour et d’autres en étaient à leur sixième jour de sit-in, mardi dernier, devant le bureau du ministre fédéral de l’Immigration, Marc Miller. Elles critiquent aussi le programme d’immigration spécial prévu par le gouvernement canadien en réponse à l’urgence à Gaza : elles dénoncent le plafond de 1000 personnes admissibles et des critères injustes, demandant aussi l’accélération de l’accueil des Gazaoui·es.
Jana, qui avait treize ans et était atteinte d’une paralysie cérébrale, est décédée en janvier de malnutrition et de manque de médication, sous les bombardements israéliens. Sa mère, Samar, avait demandé l’asile pour sa fille, afin qu’elles soient réunies après sept ans de séparation. Elle a reçu une réponse positive deux semaines après sa mort.
« Jana est victime du système cruel, inhumain et sans cœur d’Immigration Canada, qui a ignoré mes demandes répétées de faire venir Jana au Canada avant qu’il ne soit trop tard, des années, pas seulement des mois, avant que le génocide ne commence », partage Samar mardi, lors d’une conférence de presse tenue à Montréal, devant les bureaux du ministre fédéral de l’Immigration, Marc Miller, où elle tient un sit-in depuis six jours.
Mais surtout, Samar Alkhdour veut aussi des réponses concernant le dossier de sa sœur et de toutes les personnes qui sont toujours coincées à Gaza malgré le programme d’urgence prévu par le gouvernement canadien pour les personnes là-bas.
Un programme limité et lent
En janvier, le gouvernement canadien a annoncé la mise en place d’un programme d’accès à la résidence temporaire pour les Gazaoui·es, à condition qu’ils et elles aient de la famille citoyenne ou résidente permanente au Canada.
Pour ces mesures spéciales, un seuil de 1000 personnes a été fixé par le gouvernement. Mais depuis, aucun·e Gazaoui·e ne serait arrivé·e au Canada. Immigration Canada n’a pas répondu à nos questions à ce sujet, mais informe qu’en date de mardi, 986 demandes s’étaient rendues au stade d’évaluation et que 98 personnes ayant réussi à quitter Gaza avaient été autorisées à venir au pays. Plus de 32 000 personnes sont mortes à Gaza depuis le début du siège et des bombardements par Israël.
Le ministre Miller a annoncé vouloir augmenter la limite de personnes admissibles, mais Immigration Canada n’a pas donné de détails sur une nouvelle cible ni sur le moment où elle serait en vigueur.
« Comme vous pouvez le constater, ce programme n’est rien d’autre qu’une blague qui vise à endormir l’opinion publique et à abandonner les Palestinien·nes de Gaza à la machine meurtrière israélienne », lance Samar Alkhdour.
Prenant la parole après elle, l’avocat en immigration Nazar Saaty dénonce aussi la difficulté de trouver refuge au Canada.
« Il n’y a pas que des cas de Gazaoui·es ou de Palestinien·nes, il y a des cas dans tous les pays que vous pouvez imaginer. Les gens attendent, attendent et attendent, et on leur répond toujours la même chose : “Nous traitons votre demande. Voici les délais d’attente.” »
« Les délais de traitement varieront en fonction des détails de chaque demande », s’est contenté de nous répondre Immigration Canada.
« Racisme structurel »
Nazar Saaty compare la situation avec celle des Ukrainien·nes, qui ont eu droit à un programme d’urgence beaucoup plus généreux et flexible.
Un total de 960 000 visas ont été accordés à des Ukrainien·nes depuis l’invasion russe et environ 250 000 se sont rendu·es au Canada. Ils et elles ont aussi bénéficié « de mesures [de soutien] que ni moi ni aucun autre avocat spécialisé en immigration n’avions vues auparavant », comme des subventions à l’embauche, raconte Nazar Saaty.
« [C’est] un racisme structurel au sein du système d’immigration canadien. »
Me Nazar Saaty
« Ils et elles ont été traité·es d’une manière tout à fait digne de la façon dont un·e réfugié.e devrait être traité·e. Pourtant, cette expérience ne s’est pas reproduite pour d’autres réfugié·es. »
« Je ne peux honnêtement que penser à un parti pris implicite et à un racisme structurel au sein du système d’immigration canadien. Il n’y a pas d’autre explication. »
Exigences « discriminatoires »
Les participants à l’événement, incluant le Mouvement de la jeunesse palestinienne, demandent au ministre Miller de mettre fin au plafond de 1000 personnes, d’accélérer le processus et de mettre fin aux nombreuses « politiques discriminatoires dans le processus de candidature », explique Nazar Saaty.
« Nous demandons également que soit supprimée l’obligation d’avoir une personne de soutien au Canada, qui doit être membre de la famille très proche », dit l’avocat. Il rappelle que cette exigence n’existait pas dans le cas de l’Ukraine.
Il dénonce aussi les informations excessives demandées pour remplir une demande, comme celles concernant l’utilisation de toutes sortes d’applications numériques.
Il s’inquiète aussi du fait qu’en remplissant une demande, les réfugié·es sont forcé·es de consentir à ce que leurs informations soient transmises aux agences de renseignement israélienne et égyptienne. « On pourrait très bien considérer qu’il s’agit d’une violation de la Charte mettant en danger la vie et la sécurité de ces personnes. »
« Ce programme n’est rien d’autre qu’une blague abandonnant les Palestinien·nes de Gaza à la machine meurtrière israélienne. »
Samar Alkhdour
Immigration Canada précise aussi que le processus de demande est compliqué par le fait que les Gazaoui·es doivent d’abord réussir à quitter la bande de Gaza pour finaliser leur demande en « fournissant leurs données biométriques ». Celles-ci « ne peuvent être recueillies qu’une fois que les personnes ont quitté Gaza, car [Immigration Canada] n’est pas sur le terrain. Les déplacements hors de Gaza restent extrêmement difficiles et pourraient ne pas être possibles à l’heure actuelle. »
« Le Canada doit absolument réagir à cette horrible catastrophe humanitaire de manière à améliorer sa réputation sur la scène internationale et à respecter ses obligations humanitaires et internationales. C’est une honte absolue devant la communauté internationale. »
Quant à Samar Alkhdour, elle continue de se battre pour l’accueil des siens, en mémoire de sa fille. « Je ne peux pas imaginer comment son petit corps faible a continué à se battre pour vivre jusqu’à ce qu’elle rende son dernier souffle, dans cette église sombre et froide de la ville de Gaza, sous le bruit des bombes, des avions de chasse et des drones. »
Avec l’aide d’Aglaé Lapointe