L’Occident n’a rien appris de l’Afghanistan

Martin Forgues Chroniqueur · Pivot
Partager

L’Occident n’a rien appris de l’Afghanistan

À peine l’empire s’est-il relevé de son échec qu’il cherche encore la guerre ailleurs.

Les mauvaises langues disent souvent que les critiques culturel·les qui décortiquent et, parfois, écorchent les œuvres et leurs créateur·trices sont en fait des artistes raté·es et jaloux·ses qui compensent leur cruel manque de talent par la méchanceté.

Peut-on en dire autant des politologues et des chantres du commentariat grand-médiatique qui, à la lumière de leurs appels aux baïonnettes camouflés sous le couvert d’analyses qu’on croirait savantes, nous paraissent davantage comme des généraux de basse-cour?

Je me suis posé la question en voyant la une du magazine français L’Express du 29 février dernier, qui classifie l’Iran comme « le nouvel axe du Mal » dans un effort apparent de faire consentir son lectorat à un éventuel conflit.

Un an et demi plus tôt, Paris Match avait publié un portrait hagiographique de Farah Pahlavi, la veuve du dernier chah d’Iran, installé par le gouvernement américain au nom de la CIA et de British Petroleum après avoir renversé le gouvernement démocratiquement élu, socialiste et laïc de Mohammad Mossadegh.

Mais que ce soit face à l’Iran, à la Russie ou à propos de la résistance palestinienne, l’empire occidental, à travers ses politicards toujours plus ivres de guerre et de domination mondiale, montre qu’on n’a rien appris de la défaite en Afghanistan, dix ans après que le dernier soldat canadien en ait quitté le sol.

D’ailleurs, c’est sans clairon ni salut au canon ni passes aériennes de CF-18 que le gouvernement canadien a commémoré la date anniversaire de sa défaite en Afghanistan, dont la cérémonie est passée en courant d’air dans les médias.

La guerre, toujours la guerre

Le sujet de l’Afghanistan sera toujours difficile à aborder pour moi, tant je mène avec ce pays une existence croisée, par ce que j’y ai laissé comme soldat et ce que j’en ai ramené d’amitiés et de souvenirs d’un peuple aux extérieurs endurcis, mais généreux et noble de cœur.

Mais si j’y reviens constamment, c’est par devoir de mémoire et par nécessité de dénoncer un Occident qui, malgré sa défaite en Afghanistan et son déclin civilisationnel initié dès le lendemain des attentats du 11 septembre 2001, demeure persuadé de sa suprématie sur le reste du monde.

Ce sentiment de supériorité morale. Cet arrogant sentiment de légitimité de débarquer dans un pays souverain dans le but d’y « reconstruire » la société à notre image selon les principes de la démocratie libérale – version contemporaine des efforts de l’Empire romain pour « civiliser les barbares », mais les routes et la citoyenneté en moins.

L’Occident demeure persuadé de sa suprématie sur le reste du monde.

Ce mépris pour les conséquences réelles de la mission « civilisatrice » sur les populations qu’elle est censée libérer. Il faut bien finalement en arriver à une conclusion logique : la libération d’un peuple ne figurait pas à l’agenda, malgré la campagne de propagande livrée par les larbins de l’oligarchie. Ceux-ci, dès octobre 2001, voyaient les actions boursières des marchands de mort commencer à grimper.

Pour reprendre l’analogie avec l’Empire romain, nous avons à la tête du nôtre Caligula, Néron et Commode en même temps – sadisme, sociopathie, incompétence.

Heurs et malheurs du « tombeau des empires »

La période la plus stable et la plus prospère pour l’Afghanistan, ce pays connu pour être le « tombeau des empires », remonte à la fin des années 1960, après des décennies de réformes progressistes opérées par le roi Zaher Shah et qui se sont prolongées au lendemain de la Révolution de Saur en 1978 et de l’arrivée au pouvoir du Parti démocratique populaire d’Afghanistan, socialiste et laïc – une révolution qui, cela dit, comme la majorité d’entre elles, a comporté son lot d’exactions et de dérives.

Aujourd’hui, l’espoir d’un Afghanistan de nouveau libre et démocratique repose probablement sur les épaules du jeune Ahmad Massoud, fils du célèbre « Lion du Panjshir » Ahmad Chah Massoud. Dans son livre manifeste Notre liberté, il appelle à un combat pour le salut de son pays et de son peuple de nouveau prisonniers du régime sectaire et obscurantiste des talibans.

On avait reproché à son père, qui combattait les talibans dès leur arrivée au pouvoir en 1996, d’avoir touché l’argent et l’aide de la CIA et donc de s’être fait agent de l’impérialisme américain. Espérons que son fils n’aura pas à pactiser avec le même démon.

On n’a rien appris de la défaite en Afghanistan.

Pour le moment, malgré les déclarations de Donald Trump qui suggérait en 2021 de renvoyer les troupes en Afghanistan pour saisir les considérables ressources minérales naturelles du pays, ni les États-Unis ni aucun autre pays occidental ne semblent disposés à retourner s’enliser dans le tombeau des empires.

L’Iran, pour citer la une de L’Express, est devenu le nouvel « axe du Mal » désigné.