En cette Semaine d’action contre le racisme, comment se fait-il que surgissent inopinément les blagues racistes? Encore une fois, le mot en N refait surface.
Il est difficile de plaider l’ignorance sur la portée dévastatrice de ce mot archaïque, l’ignorance qui permet de reproduire des schémas d’exploitation raciale, ce qui est problématique sur le plan moral.
Le dernier utilisateur en lice : Guillaume Lemay-Thivierge. Sur son compte Instagram, il a publié une vidéo qu’on ne peut que qualifier de raciste. Tout bonnement, parce que ça lui tentait, parce qu’il voulait être vu.
Il y dit : « Des fois, la vie, c’est aussi de travailler. De travailler fort. Y a une expression qui résume très bien. Des fois, c’est de dire j’ai… j’ai un gros boulot. » C’est alors que Lemay-Thivierge étreint un bouleau (pour boulot)… sur lequel le mot en N est gravé.
En faisant pour le moment abstraction du caractère raciste de son humour, il faut y voir également une référence à la notion de classe et plus particulièrement à la classe ouvrière. Les membres de cette classe n’ont pas le luxe de se poser la question « dois-je travailler fort? ». Ils le font. Pour survivre, pour joindre les deux bouts alors que la crise des loyers bat son plein et que les taux d’intérêt tardent à baisser.
Ce qui a fait parler avec la « blague » du comédien, c’est que plusieurs y ont vu une volonté d’évoquer sans la nommer une autre « expression qui résume très bien » le fait de travailler fort : « travailler comme N**** ». Quant à Lemay-Thivierge, il prétend qu’il n’avait même pas vu le mot en N gravé sur l’arbre, pourtant au beau milieu de l’image au moment de révéler la chute du jeu de mots.
Le « mépris racial amusé »
La croyance voulant que l’humour soit en soi bon enfant, inoffensif, doit être rejetée.
Au-delà du « manque de sensibilité » ou du fait de prendre les membres des communautés noires pour des imbéciles, il faut se demander : qu’est-ce qui autorise Lemay-Thivierge à utiliser l’humour pour attaquer les personnes noires en les dénigrant?
L’humour est le reflet d’une communauté. Ces farces ne se font pas dans un vacuum, mais dans une société où le racisme est loin d’être éradiqué, tant dans les institutions que dans les interactions sociales. La vidéo de Lemay-Thivierge en est une illustration.
Ces blagues se situent à l’intersection de la « race », du pouvoir et des inégalités. Elles font surgir des émotions fortes tant chez ceux qui en sont la cible que chez ceux qui les émettent.
Cet usage de l’humour manifeste un « mépris racial amusé » comme le définit Raul Pérez dans le livre L’âme des blagues blanches (The Soul of White Jokes). Cet humour divise les citoyen·nes entre « nous » et « eux. » Grâce au plaisir éprouvé lors du partage de blagues racistes, il favorise la cohésion du groupe dominant.
Les blagues sur le mot en N – mot qui n’est pas qu’un simple mot, mais un concept chargé – attisent la discrimination, voire la violence raciale. Ce qu’a fait Lemay-Thivierge est de créer un moment N qui ramène les personnes noires à leur condition raciale socialement imposée – un manque de respect cuisant qui les stigmatise.
Cet humour divise les citoyen·nes entre « nous » et « eux. »
En utilisant le mot en N, Lemay-Thivierge ne fait que renforcer les structures sociales. Sa blague est loin d’être inoffensive.
Elle constitue une micro-agression, manifestation de biais inconscients lors d’interactions courantes. Il s’agit également d’une micro-insulte et d’une micro-invalidation. Et par sa large diffusion, sa vidéo a des conséquences macros.
Cet humour alimente la suprématie blanche voulant que les valeurs et les normes des peuples d’origine européenne soient supérieures à celles des autres peuples. Ultimement, il a pour objectif de confiner les personnes noires à un statut d’infériorité en attaquant tant leurs capacités que leurs contributions à la société.
Une longue histoire
L’utilisation du blackface est un autre exemple de ce phénomène existant de longue date.
Guillaume Lemay-Thivierge n’est pas le premier enfant prodige du Canada français à s’adonner à un humour raciste. Au 19e siècle, le compositeur Calixa Lavallée – oui, celui qui a écrit l’hymne national Ô Canada – a joué dans ces spectacles de « ménestrels ». Lors de ces spectacles, les personnes blanches se peignent le visage en noir en exagérant sciemment certains traits pour activer les stéréotypes négatifs à l’égard des Noir·es.
Nous avons le droit de refuser cet humour toxique.
Toute manifestation ou référence à ces blackfaces, qu’elle soit pratiquée par des personnes noires ou blanches, doit faire l’objet de critique, pour les mêmes raisons qu’on refuse l’usage du mot en N.
Il est tout de même surprenant que cette tradition refasse surface, alors qu’aux États-Unis, elle avait perdu du terrain au 20e siècle à la suite du mouvement des droits civiques.
Nous avons le droit, comme citoyen·nes à part entière, de refuser cet humour toxique non seulement pour les personnes noires, mais pour l’ensemble de la société.
Et ça… ce n’est pas une blague!