Toponymie et nominations artistiques : à quand la parité dans l’espace public?

Anne-Sophie Gravel Chroniqueuse · Pivot
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Toponymie et nominations artistiques : à quand la parité dans l’espace public?

Les récents débats sur les Oscars et sur la toponymie de nos villes montrent qu’on est loin du compte pour reconnaître la valeur du travail des femmes.

En même temps que se soulevait une vague d’indignation concernant les possibles biais sexistes des nominations décevantes du film Barbie aux Oscars, on apprenait la fin de semaine dernière que la Ville de Sherbrooke adoptait une mesure visant à prioriser les femmes pour les prochains choix de noms de rues. Mais cette décision a aussi suscité de vifs débats et a même été désapprouvée par certaines élues sherbrookoises.

Et comme chaque fois qu’on évoque les enjeux de parité concernant la visibilité et la légitimité accordée aux femmes, on a vu ressurgir les mêmes arguments et fausses impressions ramenant les femmes à leurs prétendues limites biologiques.

Une situation naturelle?

L’une des élues de Sherbrooke qui a pris la parole, Nancy Robichaud, a exprimé une crainte d’injustice envers les hommes pour appuyer son scepticisme face à la politique toponymique privilégiant les femmes. « Il y a des hommes qui ont fait de grandes choses, pourquoi eux n’auraient pas le droit? »

Or, évoquer l’idée que la parité « priverait » de grands hommes de reconnaissance, c’est laisser entendre qu’actuellement hommes et femmes détiennent les mêmes chances de se retrouver à l’honneur et que l’attribution de distinctions serait objective dans notre société.

Aucun « droit » n’est retiré ici, c’est plutôt un passe-droit qu’on tente de neutraliser.

Partant de cette proposition, certains détracteurs des « quotas » de parité glissent souvent jusqu’au sous-texte suivant : « Et s’il y avait davantage d’hommes qui reçoivent les hommages simplement… parce qu’ils sont plus performants? Qu’ils sont naturellement prédisposés au grandiose? »

Soyons claire, prioriser les femmes dans le combat pour l’atteinte de la parité, ce n’est pas un préjudice aux hommes. Si le manque à gagner est si grand dans les représentations publiques, c’est que nos systèmes de légitimation ont depuis plusieurs décennies… privilégié les hommes!

Aucun « droit » ne leur est retiré ici, c’est plutôt un passe-droit qu’on tente de neutraliser pour contrer un important déséquilibre genré.

L’insulte s’ajoute à l’injure quand on songe au fait qu’il y a aussi plusieurs hommes qui ont fait de grandes choses et dont le nom est attribué à moult avenues, arénas et écoles… alors qu’ils ont aussi tenu des propos ou posé des actions plus que discutables, voire parfois carrément criminelles.

Nous n’accordons pas ce haut degré d’indulgence aux femmes ou aux personnes marginalisées, qui doivent généralement être plus qu’irréprochables pour espérer se démarquer dans l’espace public (et encore!).

Absentes ou effacées?

Une brève visite dans l’histoire des femmes prouve assez aisément que malgré leur histoire d’assignation au domestique durant plusieurs siècles, notre civilisation est loin d’avoir manqué de chercheuses, d’inventrices, de politiciennes, de journalistes et d’artistes ayant accompli des exploits dont les échos nous touchent toujours.

Nous avons donc devant nous un important travail de réexamination de l’histoire pour inclure dans l’imaginaire et l’espace public les personnes qui en ont longtemps été écartées.

Notre civilisation est loin d’avoir manqué de chercheuses, d’inventrices, de politiciennes, de journalistes et d’artistes.

Nous le devons aux générations suivantes pour mettre un terme à un cercle vicieux, puisque nommer la vaste majorité des espaces en l’honneur de personnalités historiques masculines revient à accepter que des jeunes se construisent en croyant à tort que les grandes réussites sont l’apanage des hommes.

Ne souhaite-t-on pas pour les membres des générations futures qu’ils et elles puissent se projeter dans toutes les possibilités d’avenir?

Frivole?

D’aucuns pourraient faire valoir que parlementer au sujet des noms de rue est futile comparé à la gravité des drames socio-politiques bien concrets qui affectent les femmes et dont on prend connaissance avec douleur chaque jour dans l’actualité. Il n’y a pas de vies perdues directement en raison de la dénomination d’un boulevard, nous sommes d’accord sur ce point.

Reconnaître l’apport de grandes femmes, c’est faire exister le pouvoir féminin.

Sauf que cette disparité nominale demeure l’une des stratégies qui rendent possible la misogynie à plus vaste échelle, et il ne faut pas faire l’erreur de l’occulter.

Reconnaître l’apport de grandes femmes, par exemple en nommant des espaces en leur honneur, c’est faire exister le pouvoir féminin dans l’imaginaire collectif. Et ça, c’est très dangereux pour la pérennité des systèmes les plus oppressifs, ils l’ont depuis longtemps compris!

Nous faire croire à la frivolité de ce type d’enjeux leur est essentiel pour garder leur mainmise sur le pouvoir.

Sexiste, l’industrie cinématographique?

Des débats du même acabit ont fait rage la semaine dernière quant aux nominations du film Barbie à la cérémonie des Oscars, puisque de nombreuses personnes décrient le fait que sa réalisatrice Greta Gerwig ne figure pas dans la catégorie « Meilleure réalisation », et ce malgré que le long métrage soit nommé dans la catégorie « Meilleur film ».

Dans le Journal de Montréal, Sophie Durocher nie les enjeux de genre dans le monde artistique lorsqu’elle écrit : « Est-ce que vous regardez un film avec vos yeux ou avec vos ovaires? Est-ce que vous écoutez un film avec vos oreilles ou avec vos testicules? […] Est-ce que, quand vous regardez un film, vous vous intéressez à ce que le réalisateur a entre les oreilles ou à ce que la réalisatrice a entre les jambes? ».

Ce type de rhétorique porte à croire que ni la création ni la réception d’un film ne seraient influencées par le genre social de son créateur ou sa créatrice.

Les institutions de légitimation font pencher la balance vers les catégories sociales dominantes.

Les films ne naissent pas dans une démarche artistique pure et objective. Il suffit de lire un peu sur la notion du « male gaze » (regard masculin) au cinémapour comprendre l’interaction avérée entre nos construits culturels souvent sexistes et les manières dont nous nous représentons à l’écran.

Il n’est pas du tout question ici « d’obsession sexuelle » ou de fixation sur l’appareil génital des cinéastes, pour faire référence à l’argumentaire de Sophie Durocher.

De son côté, le critique de cinéma Marc Cassivi écrivait dans La Presse que puisqu’il y a dix films dans la catégorie « Meilleur film » et seulement cinq places du côté de « Meilleure réalisation », il « n’est pas nécessaire d’avoir fait des études postdoctorales en mathématiques pour comprendre qu’au moins un cinéaste sur deux » se trouvera déçu de ne pas être nommé.

Je ne crois pas non plus qu’il soit nécessaire d’avoir fait des études postdoctorales en sociologie ou en études féministes pour comprendre que cette élection n’est pas tirée à pile ou face.

L’histoire des Oscars, avec seulement neuf femmes nommées dans la catégorie de réalisation en près de cent ans d’histoire, n’est pas que statistique : elle prouve que les institutions de légitimation comme les comités de remises de prix font pencher la balance vers les catégories sociales dominantes.

Les femmes publiques

Notons que le film Barbie a eu une immense visibilité et a connu une popularité légendaire. Récapitulons. La toponymie androcentrée mise sur le manque de notoriété de plusieurs grandes femmes pour justifier leur invisibilisation, mais à l’inverse, lorsque des femmes comme Greta Gerwig s’illustrent, le manque de reconnaissance est justifié par l’idée que ce type d’honneur ne serait pas « un concours de popularité », pour citer Marc Cassivi.

Que faudra-t-il faire de plus pour inscrire les femmes visionnaires dans l’espace public et s’assurer d’une attribution juste et équitable de la reconnaissance?

Dans la première moitié du 19e siècle, Henri Bourassa, fondateur du Devoir – dont le nom est attribué à une multitude d’espaces publics – s’opposait farouchement au droit de vote des femmes en décriant le risque qu’elles deviennent alors « des femmes publiques […] de véritables femmes-hommes, des hybrides qui détruiraient la femme-mère et la femme-femme ».

Malgré les nombreuses décennies qui nous séparent de cette proposition archaïque et réductrice, je trouve qu’à bien des égards il persiste des relents d’une peur de voir les femmes investir l’espace public, un tressaillement à l’idée que se dissipe le confortable statu quo qui assigne les femmes au passif et les hommes à l’actif.

Dire que le film Barbie fait précisément de cet enjeu le thème principal de son scénario. Quelle ironie!