Montréal, la nuit

Julien Simard Chroniqueur · Pivot
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Montréal, la nuit

Les petites salles de spectacle et les raves seront-ils remplacés par quelques grosses salles et des quartiers paisibles pour les proprios de condos?

La Ville de Montréal vient de dévoiler son très attendu projet de politique pour la vie nocturne. Trois orientations sont proposées : 1) étendre le potentiel commercial de la nuit; 2) une vie nocturne sécuritaire et dynamique; 3) consolider le maintien des activités actuelles. Une consultation publique aura lieu le mois prochain.

La pandémie de COVID-19 n’a certes pas aidé la vie économique nocturne à Montréal : elle a besoin d’un coup de pouce pour faire face à l’avenir et croître.

Ce début de politique culturelle nocturne doit beaucoup à l’organisation sans but lucratif MTL 24/24, à qui la Ville vient curieusement de couper les vivres. Un Sommet de la nuit était même déjà organisé en mai, mais devra être annulé.

Pourquoi couper court à une consultation fort pertinente pour la remplacer par une autre? N’étaient-elles pas complémentaires?

MTL 24/24 a énormément contribué à faire de la vie nocturne un enjeu central, mais a également produit des données et des analyses, notamment de fascinants rapports dressant un portrait détaillé du système culturel nocturne montréalais, étudiant son importance économique et comparant la métropole à d’autres. Si Montréal veut s’insérer dans un réseau mondial de villes culturelles animées, ces comparaisons sont essentielles. Il est en effet beaucoup plus pertinent de comparer Montréal à Barcelone qu’à Kansas City.

Au-delà du Quartier des spectacles

Que va-t-il donc se passer à présent? Mathieu Grondin, porte-parole de MTL 24/24, réclame publiquement un « maire de la nuit » ou du moins un bureau spécifique qui s’occuperait de mettre en place les aménagements requis pour favoriser cette culture nocturne. Mais également un engagement financier pour mettre en place ces mesures, ce qui n’arrivera pas en 2024.

Or, la Ville, comme si le dossier n’était pas déjà bien entamé, décide plutôt d’ouvrir des consultations publiques pour le printemps. Au rythme où vont les choses, nous ne sommes pas prêt·es d’avoir une Politique de la nuit.

Surtout, est-ce que la Ville va créer des « poches » de vie nocturne ouvertes 24 heures sur 24, mais fermées sur elles-mêmes, enclavées dans le Quartier des spectacles par exemple, ou est-ce qu’elle sera partante pour que cette vie nocturne s’étende un peu partout, notamment dans des entrepôts désaffectés périphériques?

La « vitalité culturelle » dont se targuent les pouvoirs publics risque de se transformer en offre unidimensionnelle formatée pour les publics des banlieues.

La culture rave a besoin d’espace et de pouvoir faire du bruit toute la nuit. Ce n’est pas pour rien que Montréal est au cœur de la musique électronique mondiale : plusieurs artistes ont pu faire leurs armes dans ces salles underground.

En attendant, combien de salles de spectacles et autres salles de diffusion indépendantes fermeront leurs portes? Montréal a déjà perdu le Divan orange, le Green Room, le Spectrum, la Vitrola, le Club Lambi et les Katacombes, pour ne nommer que celles-là. Tant de souvenirs qui disparaissent. Tant de locaux vides.

Le travail doit également se faire au niveau des arrondissements, pour empêcher des situations comme celle du cabaret La Tulipe, où un nouveau propriétaire de l’immeuble voisin se plaignait du bruit et désirait faire fermer la salle de spectacle. Il avait obtenu un permis, délivré par erreur, lui ayant permis d’établir une résidence dans le local d’à côté, jusque-là commercial.

Nous sommes devant un réel conflit d’usage en matière sonore.

Ces lieux historiques, comme le Quai des brumes ou l’Escogriffe, toujours actifs (touchons du bois d’ampli), doivent être protégés, avoir droit à des dérogations pour dépasser la limite de bruit, et même obtenir des subventions. Dans son rapport sur l’économie nocturne, MTL 24/24 cite justement Nicolas Cournoyer, co-fondateur du Piknic Électronik, qui mentionne que certaines villes comme Berlin soutiennent financièrement l’insonorisation de salles indépendantes.

Bref, il faut prévoir des mesures structurantes, pérennes et les mettre en place rapidement.

Sans quoi la « vitalité culturelle » dont se targuent les pouvoirs publics risque bien de se transformer en une offre unidimensionnelle, de début de soirée, formatée pour les publics des banlieues, comme celle qu’on retrouve à la Place des Arts ou au Théâtre Saint-Denis.

Sauver l’esprit nocturne de la ville

Une fois qu’un espace nocturne est perdu, il est très difficile d’en recréer un, surtout si les propriétaires de condominiums recherchant le paradoxe ultime – rester « au cœur de la ville », mais dans le relatif silence – ont proliféré entretemps dans les environs.

Nous sommes devant un réel conflit d’usage en matière sonore, mais également devant une contradiction en matière de développement économique. Comment la Ville peut-elle se targuer d’être une « destination nuit » auprès de millions de touristes sans vraiment assumer ce que cela signifie concrètement?

Montréal est une ville qui n’a pas peur de se péter la face.

Les solutions uniques de type Igloofest ne sont pas viables, car elles ne se basent pas nécessairement sur un réseau de petites salles underground. Il est fondamental de conserver le continuum entre petites productions et scènes internationales.

Est-ce qu’il sera bientôt plus excitant de sortir manger un burger californien au Zibo du DIX30 en REM, avant de rentrer sagement chez soi à 21 h 30, que d’« aller en boîte » à Montréal?

L’avenir nous le dira. Ce serait alors la fin de Montréal comme on la connaît, une ville qui n’a pas peur de se péter la face.

Participer massivement à la consultation publique tout en faisant du bruit dans l’espace public autour de cet enjeu : voilà une nécessité pour tou·tes celles et ceux qui s’inquiètent de l’avenir de la diffusion culturelle à Montréal et de la mortification effrénée de ses quartiers centraux, jetés en pâture au métro-boulot-condo.