Le féminicide de Chloé Lauzon Rivard, survenu au début du mois de janvier, est le premier meurtre de 2024 dans la province de Québec. Une bien funèbre amorce pour la nouvelle année, soulevant des enjeux qui continuent de résonner fort en moi.
J’ai envie que nous saisissions l’occasion pour examiner comment enrayer de notre imaginaire collectif certains lieux communs lorsqu’il s’agit de féminicides.
Humaniser les victimes
Depuis les premières annonces concernant l’assassinat de Chloé Lauzon Rivard, je repense en boucle à une expression employée dans les médias pour la décrire : il a été dit qu’elle était « une jeune femme sans histoire ».
À vrai dire, cette tournure de phrase me bouleverse. Je la trouve violente de banalité.
Je comprends bien que le dicton est employé pour désigner quelqu’un qui n’a jamais posé de problème spécifique, qui menait une vie sans grande vague, vraisemblablement « ordinaire ».
Mais lorsqu’on décrit les victimes de féminicides comme « sans histoire », je trouve que ça les fait injustement imaginer comme des personnes sans saveur. Ça les rend inconfortablement passives, alors que je suis absolument certaine que ce n’était pas le cas.
Je pense à leurs proches, aux yeux de qui ces femmes étaient loin d’être ordinaires : elles étaient des amies, des mères, des sœurs, des filles, des collègues précieuses, complices, ambitieuses. Des soleils dans leurs cercles respectifs. Tout à fait irremplaçables. Quiconque est aimé·e possède une grande et riche histoire.
Dans le balado Synthèses, les proches de Catherine Daviau, assassinée par un inconnu en 2008, explicitent précisément la douleur ressentie en entendant eux aussi dans les médias que leur amie était « sans histoire ».
Quiconque est aimé·e possède une grande et riche histoire.
J’aimerais qu’on se fasse le devoir de dresser des femmes disparues un portrait plus réaliste, plus riche, qui ne tendrait pas à les dépersonnaliser et à les réduire à leur meurtre, comme s’il s’agissait de l’aventure la plus digne de mention de leur vie.
J’imagine Chloé Lauzon Rivard le soir du Nouvel An, scandant le décompte qui signe l’arrivée de la nouvelle année. Ce compte à rebours, nous l’avons même fort probablement vécu en simultané, elle, moi, vous. De même que l’exaltation d’avoir devant soi un futur à construire lorsqu’on arrive au prometteur « Zéro! ».
Je me demande ce qu’elle espérait pour 2024.
Pour une définition plus inclusive
Chloé Lauzon Rivard aurait vraisemblablement été tuée par son conjoint, mais n’oublions pas que ce n’est pas le cas de toutes les femmes assassinées parce qu’elles sont des femmes.
C’est certes déjà un progrès significatif que le terme « féminicide » soit entré dans l’usage commun, mais il est souvent utilisé comme synonyme de « meurtre conjugal » et, dans une optique intersectionnelle, il faut reconnaître que notre définition est appelée à s’élargir pour mieux rendre compte de la forte portée politique du mot.
Les meurtres de femmes ne sont pas exclusivement circonscrits au contexte conjugal, mais témoignent, au contraire, de phénomènes sociaux de domination beaucoup plus vastes et complexes.
Réduire le mot « féminicide » à l’intime, c’est invisibiliser plusieurs réalités.
La violence meurtrière misogyne peut être perpétrée par un père, par le client d’une travailleuse du sexe ou par un inconnu (souvent animé aussi par la haine raciale, la queerphobie, etc.). Elle peut même prendre place insidieusement au sein de l’appareil d’État, en prison voire à l’hôpital, ou en tout cas être favorisée par la complicité ou la négligence des autorités.
Miriam Hatabi souligne tout cela avec justesse dans la revue À bâbord!, notamment lorsqu’il s’agit d’assassinats de femmes autochtones, qui ne sont pas toujours perpétrés par des partenaires intimes, mais qui n’en sont pas moins fondés dans la misogynie (et le colonialisme).
Réduire le mot « féminicide » à l’intime, c’est invisibiliser plusieurs réalités et rapports de pouvoir. Mieux définir, c’est au contraire se doter d’outils plus efficaces pour comprendre et pointer du doigt les mécanismes qui servent les systèmes d’oppression.
La suite de l’histoire
Je n’oserai pas énoncer le souhait que ce premier féminicide de 2024 soit aussi le dernier. Même si je le souhaite de tout cœur, je crains de ne pas avoir ce degré d’optimisme (mais par pitié, donnez-moi tort!).
Néanmoins, nous avons cette année le devoir de faire davantage que croiser les doigts. Nous détenons tous et toutes le pouvoir d’instiguer le changement, en commençant par les mots que nous employons.
Toutes les femmes assassinées – par un partenaire ou un inconnu – avaient bel et bien une histoire… qui ne se termine pas comme elle aurait dû. Nous leur devons maintenant de prendre le relais et de la raconter, leur histoire, pour ne pas qu’elle tombe dans l’oubli.
Et surtout, acceptons qu’il nous revient à nous d’écrire la suite autrement.