Anaël Rolland-Balzon Journaliste · Pivot
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Alors qu’on observe une tendance à la diminution du temps de travail dans nos sociétés, la chercheuse Julia Posca se demande si cela est suffisant pour l’épanouissement des travailleurs et travailleuses. En interrogeant les logiques salariales du système capitaliste, la chercheuse offre une réflexion audacieuse pointant notamment du doigt les incohérences entre notre système économique et la démocratie. 

Dans son dernier essai, Travailler moins ne suffit pas, publié en novembre chez Écosociété, Julia Posca, sociologue et chercheuse à l’institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), remet en question les manières dont on organise le travail et les finalités qu’on lui donne.

Premier postulat : les conditions de travail ont beaucoup évolué ces dernières décennies et il ne s’agit pas de minimiser les avancées. Cela est notamment dû aux nombreuses luttes ouvrières et syndicales qui ont ponctué le 20siècle et dont découlent un ensemble important de droits du travail.

Parmi ces gains, Julia Posca souligne la tendance observable à la réduction du temps alloué au travail dans nos vies. On serait effectivement passé d’un temps de travail d’environ 200 000 heures dans la vie d’un individu, au début du 20siècle, à 67 000 heures en moyenne aujourd’hui, rapporte la chercheuse dans son livre. Cette réduction tend encore à s’accentuer alors que l’idée d’une semaine de travail de quatre jours gagne de plus en plus en popularité. 

Une tendance qu’encourage Julia Posca. Cela aurait notamment des améliorations sur la santé mentale et physique des individus, mais aussi sur l’environnement. « Les pays où le temps de travail moyen est plus élevé présentent en réalité des niveaux d’émissions de gaz à effet de serre (GES) plus élevés », écrit-elle.

Cependant, pour la chercheuse, si la réduction du temps de travail est « un progrès social indéniable », celui-ci reste largement insuffisant pour assurer aux travailleur·euses une véritable qualité de vie et un épanouissement dans leurs activités.

« La réduction des heures travaillées fait certes partie de l’équation, mais le niveau de détresse psychologique et de stress environnemental que l’économie capitaliste inflige aux humains et aux écosystèmes appelle à une révolution plus profonde », écrit-elle.

« Malgré sa réduction, le travail est toujours vécu comme une charge, comme une contrainte par beaucoup de gens », précise Julia Posca en entretien. « C’est ça qui m’a amené à faire le constat que ce n’est pas juste en réduisant la durée de la semaine de travail qu’on va régler les problèmes de la place qu’occupe le travail dans nos sociétés », ajoute-t-elle.

« Le travail, c’est un enjeu politique, c’est un enjeu collectif, c’est n’est pas une décision individuelle. »

Julia Posca

« Si on fait juste travailler moins, mais qu’on ne change rien au système économique dans lequel on vit, on va être pris encore avec des contradictions, on va reproduire un système économique qui court à sa perte. »

Un problème systémique 

Selon une enquête de Statistique Canada, datant de 2019, 26 % de la population québécoise identifie le travail comme « principale source de stress de la vie de tous les jours ». Une autre enquête menée en 2018 par la Commission de la santé mentale du Canada auprès de personnes en emploi montre que 70 % des individus indiquent que leur expérience en milieu de travail a des répercussions sur leur santé mentale.

« Le capitalisme a tendance à déshumaniser les salariés pour n’en faire que les rouages d’une machine. »

Julia Posca

« Bien des emplois sont soumis à des impératifs d’efficacité, de rendement, de performance qui font que le rythme de travail peut être vécu comme une charge », regrette Julia Posca. Les facteurs de stress liés au travail sont aussi bien dus à la quantité qu’à la qualité des conditions de l’emploi, insiste-t-elle.

En réduisant pour bien des gens le travail à sa fonction purement instrumentale, en n’offrant pas les conditions propices pour se réaliser dans son emploi, en privilégiant le rendement et la productivité, « ce système a fait du travail une expérience intrinsèquement aliénante ».

Pour la chercheuse, le problème est alors d’ordre systémique. « Le capitalisme a tendance à déshumaniser les salariés pour n’en faire que les rouages d’une machine », souligne-t-elle.

Réorganiser l’économie

Dans son essai, Julia Posca dégage ainsi un ensemble de principes qui permettraient d’organiser autrement notre économie, afin de redonner du sens et de l’équilibre dans cette activité centrale qu’est le travail.

« Le travail, c’est un enjeu politique, c’est un enjeu collectif, c’est n’est pas une décision individuelle », lance-t-elle.

Le premier principe touche à notre manière de produire. « Il faut qu’on ait des normes de production sociale et environnementale plus sévères, qui seraient plus arrimées avec une protection de l’environnement et une protection des droits des travailleur·euses. »

Deuxièmement, il faudrait rendre l’économie plus démocratique en redonnant du pouvoir aux salarié·es. En opposition à la concentration du pouvoir décisionnel entre les mains de petits groupes d’acteur·trices économiques, qui a cours au sein des entreprises, Julia Posca propose un mode de fonctionnement économique plus horizontal et respectueux de chacun·e. 

« Il faut faire de la place dans l’économie pour des organisations qui sont démocratiques, qui sont gérées par les salariés, par les communautés, pour faire en sorte que les entreprises qu’on met sur pied aient une utilité sociale et que leurs objectifs ne soient pas juste de faire du profit. »

Troisièmement, il est essentiel, selon la sociologue, d’en finir avec la surconsommation qui est intimement liée aux modes de fonctionnement du système capitaliste et ses impératifs de surproduction et de rendement, qui impactent directement l’épanouissement et la santé des travailleur·euses. 

« Dans une société où la consommation répond [rait] avant tout à des besoins vitaux et sociaux, et non à un besoin de reconnaissance et de distinction, où le monde matériel résulte [rait] de normes sociales et écologiques déterminées collectivement plutôt que de la volonté d’entreprise souhaitant faire croître leur profit, le cycle de la surconsommation [serait] appelé à disparaître », écrit-elle.

Plutôt qu’à créer des « désirs factices », l’autrice appelle à ce que l’économie réponde à des besoins « authentiques » comme la qualité des relations humaines, le temps libre et une existence digne.

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