Léa Beaulieu-Kratchanov Journaliste d’enquête · Pivot
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Le Module des incidents et des crimes haineux du SPVM affirme que les crimes et les incidents haineux sont respectivement cinq et vingt fois plus nombreux que ceux qui sont rapportés aux policiers à Montréal. Les communautés les plus marginalisées seraient par ailleurs sous-représentées dans les données que cumule la police.

Les incidents et les crimes haineux « sont très perméables à ce qui se passe dans le monde », avance Marc Bellerose, du Module des incidents et des crimes haineux (MICH) du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). 

Dans une grande salle de la Maison du citoyen du quartier Saint-Michel, il co-anime une présentation sur la question afin de mieux outiller les intervenant·es du réseau communautaire qui travaillent auprès des groupes les plus touchés.

L’atelier faisait suite à la présentation d’un rapport accablant sur le racisme vécu par les jeunes dans l’arrondissement Villeray-Saint-Michel-Parc-Extension.

« On avait vu à travers les témoignages du rapport que plusieurs victimes se sentaient seules, démunies, sans ressource lorsqu’elles étaient victimes de racisme », rappelle Réginald Fleury, responsable du plan de lutte au profilage, au racisme et à la discrimination systémique à la Ville de Montréal. 

Depuis, la situation se serait exacerbée, notamment en raison des violences à Gaza. À cet effet, le SPVM a enregistré 38 crimes et incidents haineux envers les communautés musulmanes et 120 envers les communautés juives.

Réginald Fleury s’inquiète du fait que la venue d’un comité de « sages » qui se prononcera sur l’identité de genre décuple également les gestes haineux visant les communautés LGBTQ+, qui figurent parmi les groupes déjà disproportionnellement touchés, aux côtés des communauté noires, arabo-musulmanes et juives.

Le MICH dénombre en moyenne plus de 200 crimes et une centaine d’incidents haineux rapportés annuellement. Mais, selon Marc Bellerose, ces chiffres sont loin de refléter la réalité sur le terrain. 

Chiffre noir

« On sait qu’il y a un chiffre noir immense qui existe, on ne se le cachera pas », reconnait Marc Bellerose, en référence à tous les gestes haineux non déclarés aux autorités et donc non recensés officiellement.

Pour obtenir une estimation plus exacte de la situation, les crimes haineux rapportés devraient être multipliés par cinq, et les incidents, souvent encore moins souvent signalés en raison de leur gravité en apparence moindre, par 20. On devrait donc plutôt compter plus de 1000 crimes et 2000 incidents haineux à Montréal chaque année, estime-t-il.

La majeure partie des gestes haineux ne seront pas signalés au SPVM, en raison « des liens de confiance qui ont été brisés par le passé, et de la façon dont la police a traité des communautés », analyse-t-il.

« On sait que ce n’est pas l’ensemble des personnes qui vont rapporter les crimes. »

Cela n’est pas étonnant, à la lumière du récent rapport dans lequel les participant·es avaient confié avoir vécu des incidents racistes aux mains de la police.

Parmi les exemples les plus percutants qui ont chamboulé l’arrondissement Saint-Michel, on note le meurtre de Fredy Villanueva, un jeune homme de 18 ans, par un agent du SPVM en 2008, ainsi que l’arrestation brutale et la détention en 2021 de Mamadi III Fara Camara pour un crime qu’il n’a jamais commis.

« On essaie de former nos policiers contre le profilage, dans les limites que la formation a », avance Marc Bellerose. « Ce n’est pas tout le monde qui est intéressé, comme dans n’importe quel organisme, mais on tend vers ça », croit-il.

Communautés oubliées

Pour lutter contre le « chiffre noir » et bonifier la représentativité des statistiques du MICH, Marc Bellerose rêve d’une grande campagne de sensibilisation qui permettrait de conscientiser une plus grande partie de la population. « Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement ne met pas de l’argent là-dedans. »

Pour le moment, le SPVM fait notamment appel à des dépliants informatifs voulant sensibiliser les différentes communautés les plus touchées. Celui-ci a été traduit en anglais, en arabe, en coréen, en japonais, en mandarin, en vietnamien, en ukrainien, en russe et même en tagalog.

Marc Bellerose affirme que ces langues ont été sélectionnées afin de répondre à la haine liée à la COVID et la guerre en Ukraine.

Les grands absents sont le créole et l’espagnol, ont noté avec surprise les participant·es à l’atelier. Ce sont des langues pourtant abondamment parlées, particulièrement dans les communautés qui font fréquemment l’objet de discrimination à Montréal.

« Si tu nous dis que ce sont les langues qui ont le plus de signalements, est-ce que ça veut dire que les communautés latines et créoles ne signalent pas? », demande une participante à Marc Bellerose.

« C’est très, très probable. »

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