À l’aube de la grève illimitée de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), qui débutera le 23 novembre prochain et qui est appuyée par le Front commun intersyndical, les récentes déclarations du ministre de l’Éducation Bernard Drainville laissent pantois·es quant à son sérieux dans les démarches de négociation.
Le ministre a enjoint le personnel enseignant de donner du travail à faire aux élèves pendant la fermeture des écoles primaires et secondaires, et a menacé d’allonger l’année scolaire pour reprendre les jours de grève.
À ce point-ci, on est en droit de se demander si Bernard Drainville connaît la définition d’une grève, puisqu’il demande carrément aux employé·es mécontent·es d’en annuler les effets!
L’essence même d’une grève
Les grèves à venir constituent à coup sûr un immense sacrifice pour le personnel enseignant, tant au plan monétaire (la FAE ne détient pas de fonds de grève) qu’au plan de l’énergie investie. Remanier le calendrier scolaire sera assurément un casse-tête chronophage pour celles et ceux qui débraieront la semaine prochaine.
On ne leur demandera pas en plus de diminuer à l’avance les impacts de leurs propres moyens de pression – ce qui diminuerait son poids politique et risquerait de la faire se prolonger!
On est en droit de se demander si Bernard Drainville connaît la définition d’une grève.
Par ailleurs, en insinuant qu’il ne voudrait pas que la grève devienne un « congé » pour les élèves, le ministre Drainville administre aussi une gifle au visage des parents (dont, sans aucun doute, une grande proportion seront des mères) qui devront s’absenter du travail en catastrophe ou accomplir leurs tâches en télétravail en étant semi-concentré·es pour s’occuper des enfants. On les imagine mal ajouter à cette double charge de travail celle de tuteur·trices privé·es.
Les parents n’ont pas à se faire déléguer la responsabilité d’amoindrir les contrecoups de cette interruption de travail. Le gouvernement doit prendre ses responsabilités et cesser de pelleter dans la cour du voisin.
Quand les « anges » en ont ras le bol
Le gouvernement est bien prompt à qualifier les employé·es des métiers de l’éducation et du care d’« anges » (ou d’« anges gardiens », pendant la pandémie). Souvent mise à profit pour exprimer avec grandiloquence la prétendue gratitude des instances dirigeantes, cette figure déshumanisante plus souvent qu’autrement associée aux métiers féminins est dangereuse pour le filet social. La grève imminente nous en donne une triste illustration.
D’abord, l’idée d’un « ange » ramène à l’obéissance. Les anges exécutent la volonté du Très-Haut. Lorsque Bernard Drainville se pare d’une fausse moue déçue pour inviter les grévistes à penser avant tout aux conséquences des grèves sur les enfants, il appelle les enseignant·es à rentrer dans les rangs.
Le gouvernement compte depuis des décennies sur le sentiment de culpabilité des professionnel·les de l’éducation, sans réaliser que « penser aux enfants », c’est en premier lieu soigner celles et ceux qui s’en occupent.
Bernard Drainville appelle les enseignant·es à rentrer dans les rangs.
Le terme « ange » fait aussi croire à une force surhumaine que détiendraient ces employé·es, mu·es par une vocation, une inclination irrépressible à faire le bien, peu importe les conditions dans lesquelles leurs tâches doivent être accomplies.
Le personnel enseignant, tout comme celui de la santé et des services sociaux, est bel et bien humain et a besoin de considération, d’une rémunération et de conditions de travail décentes.
Revoir la formation et les conditions
Fier d’annoncer l’investissement du gouvernement pour la construction d’un nouveau pavillon pour les programmes d’éducation sur le campus de l’Université Laval, le ministre Drainville s’est dit content à l’idée que ce bâtiment neuf, La Passerelle, permette de faire diplômer plus d’étudiant·es en enseignement. Selon lui, avoir de beaux environnements d’apprentissage permettrait de retenir davantage de futur·es enseignant·es sur les bancs d’école, puisqu’actuellement, faire graduer les personnes admises aux programmes d’éducation demeure un réel défi.
Sans nier l’importance de cette nouvelle pour le personnel de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval, il faut qu’on m’explique comment le ministre peut croire que de beaux locaux incitent davantage à la diplomation, sans réfléchir parallèlement aux demandes que font depuis des années les professeur·es, les étudiant·es et le personnel de l’éducation.
Citons en exemple la critique des stages non rémunérés qui forcent les futur·es enseignant·es à vivre dans la précarité pendant de longs mois, de même que la demande de meilleures conditions d’enseignement qui garantissent aux enseignant·es la possibilité de déployer une approche pédagogique différenciée et adaptée aux élèves rencontrant des difficultés.
Comble de surréalisme, le ministre de l’Éducation a également tenu à agrémenter le point de presse sur la construction de La Passerelle en entonnant l’air de « Toune d’automne » des Cowboys fringants, devant une foule mitigée tapant des mains sans conviction.
À ce point-ci, parions que plusieurs membres de la FAE et du Front commun auraient plutôt souhaité le voir fredonner le refrain de la chanson « En berne ».