Après avoir travaillé au supermarché PA du Parc pendant plusieurs mois, Evan et Nicole ont décidé de prendre la parole sur ce qu’iels ont subi. Tou·tes deux disent avoir été victimes et témoins d’un environnement de travail malsain où régnaient homophobie, sexisme et conditions de travail peu sécuritaires. La direction et les ressources humaines auraient refusé de les soutenir, allant plutôt jusqu’à congédier un employé dénonçant sa situation.
« C’était la pire expérience de ma vie. Rien ne m’a jamais fait sentir aussi petite et sans valeur que de travailler à PA. Alors que je n’y ai travaillé que quatre mois, ça a détruit ma confiance en moi », exprime Nicole Almond, ancienne employée du supermarché.
Elle commence à y travailler en mars 2023 en tant que responsable d’entretien. Dès les premiers mois, elle dit recevoir des commentaires inappropriés de la part de six employés différents. « On m’appelait “honey” ou “beautiful” devant un large groupe d’hommes. »
Elle dit aussi avoir été insultée après avoir refusé de donner son numéro de téléphone à l’un d’entre eux.
Globalement, elle dénonce un environnement de travail terrible, où les employés et les supérieurs se permettent tout. « Ça pouvait aller d’un employé qui disait le mot en N au superviseur qui attrapait les fesses d’un employé. »
En avril, elle prend les choses en main et décide de dénoncer à ses supérieurs ce qui se passe pour mettre un terme à « cette situation pesante ». « On m’a assuré que le superviseur avait parlé aux six employés en question, donc je pensais que ça allait aller mieux », exprime-t-elle.
Mais le harcèlement continue malgré les interventions de Nicole.
Elle rapporte même que des pénis sont répétitivement dessinés sur la feuille de suivi de propreté des toilettes où elle devait indiquer ses passages.
« J’ai eu beaucoup de rendez-vous au bureau de la directrice aux ressources humaines, de mon superviseur et du gérant du magasin, parce que les incidents se répétaient et j’essayais de leur expliquer que c’était un problème structurel », dénonce-t-elle.
« On ne peut pas contrôler ce que les gens disent » : c’est la réponse générale qu’elle dit avoir reçue de ses supérieur·es.
« Ça pouvait aller d’un employé qui disait le mot en N au superviseur qui attrapait les fesses d’un employé. »Nicole Almond
Elle explique qu’après qu’elle se soit plainte plusieurs fois, rien n’avait changé. « J’ai fini par ressentir beaucoup d’anxiété à l’idée d’aller au travail, je ne pouvais plus y aller. J’avais le sentiment que personne n’était préoccupé par ma sécurité », exprime Nicole Almond.
Diplômée en tant que travailleuse sociale, Nicole décide en juillet d’envoyer son CV aux ressources humaines afin de les aider à combattre cet environnement de travail toxique et des problèmes qu’elle considère structurels. « Leur réponse a été, sans surprise, négative. »
C’est le même mois que Nicole, n’ayant plus la force de se battre, décide de démissionner et de déposer une plainte à la Commission de normes du travail (CNESST).
« J’ai parlé de ma plainte à la directrice aux ressources humaines et elle m’a fait comprendre que c’était moi le problème d’avoir porté plainte, et qu’ils impliqueraient leurs avocats s’il le faut », dit-elle.
Conditions de travail dangereuses et homophobie
Nicole n’est pas la seule à raconter avoir vécu du harcèlement en travaillant pour le PA du Parc. C’est aussi le cas d’Evan*, qui dit avoir subi de l’homophobie, mais aussi des conditions de travail dangereuses pour sa santé, le tout, sans le soutien des ressources humaines ni de la direction.
Tout commence à l’automne 2022, lorsqu’Evan débute son travail au supermarché PA du Parc. Il explique avoir des problèmes de santé mentale depuis des années et espérait trouver « un emploi pas trop stressant ». Il dit avoir été loin d’imaginer ce qui allait suivre.
Au début, Evan se plaint surtout d’un employé sénior qu’il trouve « contrôlant » et « abusif », mais la situation se serait très vite transformée en harcèlement. « Il essayait de m’isoler des autres employé·es en me racontant ce que les autres disaient sur moi », dit le jeune homme.
Il rapporte aussi plusieurs événements où le comportement de l’employé sénior aurait mis la santé d’Evan en danger, dont une fois où l’employé lui aurait passé du matériel lourd sans le prévenir, ce qui l’aurait blessé au dos, au point où il aurait dû rater plusieurs jours de travail.
Puis, en janvier 2023, Evan commence à subir constamment les blagues homophobes du superviseur de son département. « Chaque fois que je le voyais parler avec certains employés, j’entendais ce genre de blague », dénonce-t-il.
En plus des blagues homophobes, Evan dit avoir déjà vu son superviseur attraper « les fesses d’un autre employé sans son consentement ».
Après plusieurs événements similaires, Evan décide d’envoyer à son supérieur un message texte le confrontant concernant ses blagues homophobes. Dans sa réponse, consultée par Pivot, le superviseur ne dément pas les accusations.
Evan dit s’être ensuite plaint au gérant du supermarché, qui lui a répliqué que « rien ne pouvait être fait dans cette situation ».
C’est en juillet qu’Evan décide d’envoyer une lettre au gérant afin de le mettre en garde que certaines conditions de travail ne sont pas « sécuritaires » et qu’un employé particulièrement serait un danger pour les autres. Pivot a pu lire cette lettre.
Après plusieurs discussions avec le superviseur du département ainsi que le gérant, rien ne fait : le harcèlement se poursuit, raconte Evan. Suite à cela, il décide d’envoyer une deuxième lettre, à son superviseur cette fois, afin de tirer la sonnette d’alarme.
Dans sa lettre, consultée par Pivot, il se plaint notamment d’avoir vu ses horaires diminuer de moitié depuis le mois de janvier, alors qu’il est employé à temps plein. Il mentionne aussi qu’il ne se sent toujours pas en sécurité psychologiquement et physiquement au travail.
Quelques semaines plus tard, il est convoqué dans les bureaux des ressources humaines. C’est avec surprise qu’Evan découvre qu’il est congédié pour « menaces et harcèlement » envers son superviseur, une accusation faisant référence au message texte envoyé plusieurs semaines auparavant, selon Evan.
Consulté par Pivot, le message texte ne contient rien de menaçant ou qui pourrait s’apparenter à du harcèlement.
Dans le document justifiant le licenciement, aussi consulté par Pivot, la directrice aux ressources humaines a coché neuf motifs sur onze, incluant « menaces », « harcèlement », mais aussi « retards » ou « ne pas accomplir les tâches », alors qu’aucune mention de cela n’aurait été faite à Evan auparavant.
Depuis, l’employeur refuserait de fournir à Evan les documents dont il a besoin pour accéder à l’assurance-emploi ou à l’aide sociale, rapporte-t-il.
« Réclame ton respect »
Après avoir été licencié, Evan a demandé de l’aide au Syndicat industriel des travailleurs et des travailleuses (SITT-IWW) afin d’obtenir les outils nécessaires pour réclamer ses droits.
« On les aide à retrouver le pouvoir d’agir, comme dans le cas d’Evan, pour lui faire savoir qu’il y a des gens qui se préoccupent de ses droits », explique Emmanuel Cree, bénévole et membre du SITT-IWW qui a accompagné Evan, notamment dans sa plainte à la CNESST.
« En dessous de deux ans, un employeur peut te licencier sans avoir à fournir de motif valable, mais quand on parle de motif de menaces, c’est des accusations graves », explique Emmanuel Cree.
Dans le cadre de la campagne « Réclame ton respect » du SITT-IWW, les bénévoles vont accompagner les travailleur·euses ayant vécu du harcèlement au travail et leur offrir un accompagnement dans la quête d’une réparation.

Depuis, le SITT-IWW a mené plusieurs actions, dont des affichages, des tractages et des rassemblements devant le supermarché « pour encourager l’employeur à offrir une compensation financière, un nouveau relevé d’emploi et des excuses à Evan », peut-on lire dans un communiqué du syndicat.
Pour le moment, l’employeur n’a pas répondu positivement à ces actions et a plutôt envoyé le 13 octobre dernier une mise en demeure à l’endroit d’Evan et d’Emmanuel Cree, pour les actions du SITT-IWW.
PA, adepte de la CNESST?
Après qu’Evan ait déposé sa plainte à la CNESST, l’agent qui s’occupe de son dossier lui aurait mentionné que le PA du Parc était souvent visé par des plaintes auprès de la Commission.
D’après des documents obtenus grâce à une demande d’accès à l’information auprès de la CNESST et consultés par Pivot, plus d’une quinzaine de plaintes ont été déposées depuis 20 ans concernant les normes du travail au supermarché PA du Parc. Les conclusions de la CNESST dans ces dossiers demeurent toutefois confidentielles.
Quatre plaintes de santé et sécurité ont aussi été déposées concernant l’application des mesures sanitaires durant la pandémie de COVID-19.
En entrevue avec Pivot, la directrice des ressources humaines de PA, Alice Isimbi, n’a pas voulu commenter les allégations dans l’affaire actuelle. « C’est confidentiel, nous avons l’obligation de protéger ce genre de dossier », dit-elle.
« [Evan] a fait une plainte à la Commission, ce qui est légal et la bonne voie à suivre, donc c’est à eux de gérer ça. Nous attendrons des nouvelles de la Commission », a ajouté la directrice des ressources humaines.
Le superviseur du département d’Evan n’a pas répondu à notre demande d’entrevue. De son côté, le gérant n’a pas voulu commenter la situation, affirmant que cela était du ressort des ressources humaines.
* Evan a demandé à taire son nom de famille pour préserver son anonymat.