En début de semaine, le Sénat français a débattu au sujet de la langue inclusive puisque des membres souhaitent en interdire formellement l’usage dans toute une panoplie de documents officiels allant des contrats de travail aux actes juridiques, en passant par les modes d’emploi. La droite au Sénat est appuyée notamment par certains propos du président Emmanuel Macron.
Sans surprise, les arguments contre le français inclusif sont tout aussi redondants qu’erronés.
Le mythe du masculin générique
En marge de l’examen du projet de loi visant à proscrire les formulations inclusives, le président français a lancé tout bonnement que, dans la langue française, « le masculin fait le neutre » et qu’on « n’a pas besoin d’y ajouter des points au milieu des mots ou des tirets ».
Ce type de propos est hautement hypocrite et présomptueux lorsqu’énoncé par un homme siégeant à la tête du gouvernement d’une nation : archétype du groupe social dominant, iln’a certes pas « besoin » d’aménagements dans la langue pour se sentir inclus, tout y est mis en place pour le désigner et l’avantager!
Si je dis : « un groupe de chercheurs travaille corps et âme à la découverte d’un remède », il est plus probable que vous ayez imaginé un groupe d’hommes en sarraus qu’un groupe mixte ou, même, un groupe composé majoritairement de femmes, de personnes non binaires et d’un seul homme. La règle d’accord de primauté du masculin prescrit effectivement que pour la présence d’un seul individu s’identifiant au sexe masculin, l’ensemble doit être désigné au masculin, transformant ainsi de manière tout à fait absurde nos représentations.
Le masculin générique n’existe pas plus que le bonhomme Sept-Heures.
Car ne nous leurrons pas : qu’il se déroule en France ou ici, ce récurrent débat autour du langage inclusif ne concerne pas du tout l’amour de la grammaire ou ne signale pas uniquement un inconfort à lire des points médians. Il a plutôt tout à voir avec les rapports de pouvoir que la langue traduit et perpétue simultanément – et que certains aimeraient préserver.
Soyons clairs, donc : le masculin générique n’existe pas plus que le bonhomme Sept-Heures ou le croquemitaine. L’usage du masculin est tout sauf neutre, et prétendre le contraire est un mensonge éhonté. Il n’est pas là pour alléger le texte, il empêche toute personne ne s’identifiant pas à la masculinité de se sentir concernée. Il signale insidieusement : « nous nous adressons aux hommes pour parler d’hommes ».
Un peu d’histoire, svp
Bref, le masculin générique sert avant tout à réaffirmer la domination patriarcale et l’invisibilisation du féminin, et c’est précisément à cette visée qu’il a été instauré par l’Académie française il y a quelques siècles.
Monsieur Macron serait-il atteint d’amnésie? Du moins, il aurait peut-être besoin qu’on lui redonne un petit cours d’histoire de la langue française, puisqu’il fait appel aux mêmes vieux arguments, soit qu’il faut préserver « les fondements, les socles de [la] grammaire » française et à ne pas se laisser influencer par « l’air du temps ».
Nous sommes aux prises avec des modifications de la langue effectuées il y a 400 ans par un groupe de messieurs en perruques.
Ces fondements et ces socles qu’évoque Macron ne sont pas si immémoriaux qu’on pourrait le croire, la France s’étant assurée, au 17e siècle, d’effacer bon nombre de formulations féminines de noms de métiers considérés prestigieux pour en restreindre l’accès aux femmes. « Autrice », « professeuse », « médecine » ne sont pas des lubies ou des inventions récentes : on employait plusieurs de ces termes au Moyen Âge. Il en va de même pour « sororité » et « sororie », balayés sous le tapis au profit de « fraternité » et « fratrie » pour diminuer l’importance accordée aux relations entre femmes.
Si nous en sommes aujourd’hui à nous dépatouiller entre l’écriture épicène (non genrée), les tirets et les points médians, ce n’est pas parce que nous sommes d’écervelées victimes des tendances, comme semble le penser le président français. C’est parce que nous sommes aux prises avec des modifications de la langue effectuées arbitrairement il y a 400 ans par un groupe de messieurs en perruques et redingotes qui trouvaient ça bien cool, le sexisme. S’il y a des gens s’étant laissés influencer par l’air du temps, ce sont bien eux.
Nommer, c’est faire exister
Chaque fois que la discussion sur le français inclusif refait surface, on voudrait nous faire croire que les mots ne sont que des mots et qu’il ne faut pas se formaliser des règles en vigueur.
Mais le jupon dépasse. L’acharnement à préserver le masculin générique et l’inquiétude de le voir disparaître dévoilent sa puissance.
Prenez simplement la formulation du projet de loi français, qui vise soi-disant à protéger la langue française des « dérives » de l’écriture inclusive. Le phrasé vise à faire peur, comme si les personnes militant pour être incluses dans la langue représentaient un risque de dérapage incontrôlé et irréfléchi. Si le genre des mots n’est pas important, qu’est-ce qui peut bien être tant menacé par les demandes de celleux qui veulent le changer? Le choix minutieux du mot « dérive » trahit justement le fait que la manière dont on désigne les choses influence notre perception.
Je ne prétends pas que l’usage du tiret ou du point médian règle tous les problèmes ni qu’il s’agisse mordicus de l’avenue idéale à long terme. Mais une chose est certaine : il faut arrêter de nous prendre pour des valises avec le sempiternel argument de la pureté et de la protection de la langue lorsqu’on parle de langage inclusif.
Ce n’est pas « la langue », que l’on tente ainsi de préserver. C’est le privilège mâle.