Les récentes attaques du Hamas en Israël, comparées par plusieurs à celles du 11 septembre 2001, laissent présager un regain des violences islamophobes, y compris à Montréal. Plusieurs membres de la communauté arabo-musulmane signalent déjà plusieurs incidents haineux et s’inquiètent de ne pas pouvoir s’exprimer sur le conflit tandis que la riposte israélienne a fait plus de 8500 morts à Gaza.
Lorsqu’on lui demande s’il y a une recrudescence de l’islamophobie à Montréal depuis le 7 octobre dernier, Kenza Bouassi est catégorique : « Oh que oui. »
Les collègues et les familles avec qui elle travaille à l’Institut F, un organisme qui lutte contre la discrimination envers les jeunes et les femmes musulmanes, décrivent « un climat de panique » depuis le début des hostilités entre le Hamas et Israël et des bombardements à Gaza, où le bilan des morts ne cesse de croître.
Depuis, des gestes haineux ciblant notamment les personnes musulmanes ou d’origine arabe ont été répertoriés partout dans le monde. Parmi les cas les plus troublants, on note l’assassinat motivé par la haine de Wadea Al Fayoume, un garçon américain d’origine palestinienne âgé de six ans à Chicago. Le meurtrier, le propriétaire du logement où il vivait avec sa famille, a aussi attaqué la mère du bambin en criant « vous les musulmans, vous devez mourir ».
« Même lorsqu’on est chez nous, on se dit que n’importe quel fou peut taper à la porte, juste parce qu’on est musulman, parce qu’on s’affiche comme tel, et venir nous faire du mal. »
Kenza Bouassi
Plus tôt ce mois-ci, une femme pro-israélienne avait par ailleurs violemment invectivé une femme musulmane qui avait installé un drapeau palestinien sur sa voiture.
Il ne s’agit pas d’un cas isolé, selon Kenza Bouassi, qui souligne que des femmes musulmanes, particulièrement celles qui portent le hijab et qui sont plus vulnérables en raison de leur visibilité, ont rapporté d’autres incidents haineux du genre dans la métropole.
« Même lorsqu’on est chez nous, on se dit que n’importe quel fou peut taper à la porte, juste parce qu’on est musulman, parce qu’on s’affiche comme tel, et venir nous faire du mal », relate Kenza Bouassi. « On est vraiment sur le qui-vive. »
Safa Chebbi acquiesce. Dans le milieu de l’éducation où elle travaille, ainsi qu’auprès de son entourage, elle perçoit les mêmes signes de discrimination. Elle indique par exemple qu’une amie, une étudiante tunisienne, aurait été injuriée, menacée et finalement expulsée de son logement à Montréal par sa propriétaire après avoir soutenu la Palestine sur les réseaux sociaux.
Liberté d’expression
Kenza Bouassi confie que pour se protéger, elle tend elle-même à éviter les lieux publics, le transport en commun et se retient de participer au débat public entourant le conflit, par peur de représailles.
Les manifestations pro-palestiniennes avaient d’ailleurs été condamnées par nombre de figures politiques, dont Justin Trudeau et François Legault, qui les ont faussement associées à un soutien au terrorisme.
Le 12 octobre dernier, une attachée politique d’une députée du Parti libéral du Québec a été congédiée parce qu’elle avait aimé des publications Instagram pro-palestiniennes.
« Il n’y a pas de liberté d’expression pour tout le monde », avance Kenza Bouassi. « Il y a une liberté d’expression tant qu’on fait partie du discours majoritaire, mais si on est du côté des opprimés, ou si on a une opinion qui est autre, on a pas le droit de s’exprimer. »
C’est un avis que partage Mohamed Noredine Mimoun, coordonnateur et agent de mobilisation au Forum jeunesse de Saint-Michel. Il rapporte que les jeunes qui fréquentent l’organisme affirment ne pas avoir l’occasion de s’exprimer sur le conflit dans le contexte scolaire, ni au travail.
« Il n’y a pas d’espace de discussion pour parler de ce qui se passe », souligne-t-il. « C’est comme si on ne peut pas parler de civils palestiniens, on ne peut pas parler de morts d’enfants. »
« C’est un enjeu très sensible », concède Safa Chebbi. « À l’école, c’est sûr que les jeunes ne se sentent pas à l’aise d’en parler, ça, c’est clair et net. »
Deux poids, deux mesures
« Avec la guerre en Ukraine, il y a eu des initiatives dans les écoles pour sensibiliser les enfants » dans le but de mieux faire comprendre la violence, fait remarquer Safa Chebbi. « Malheureusement, il y a une réticence à faire la même chose » avec le conflit israélo-palestinien, déplore-t-elle.
« C’est un enjeu où tout le monde se cache derrière “c’est compliqué”, “c’est politique”, comme si l’Ukraine, ce n’était pas politique. »
Inversement, des établissements scolaires ont aussi affiché publiquement des positions partisanes. Le 12 octobre dernier, cinq jours après les attaques du Hamas et les premiers bombardements israéliens à Gaza, la Commission scolaire English-Montreal avait publié un communiqué dans lequel figurait une photo du drapeau israélien. Le président, Joe Ortona, y soulignait que ces attaques du Hamas constituent un crime de guerre et réitérait l’importance de l’éducation à l’Holocauste. Le communiqué ne faisait pas mention des bombardements israéliens sur la bande de Gaza, ni du contexte historique du conflit israélo-palestinien dans son ensemble.
« C’est la première fois que je vois une commission scolaire qui envoie un message de solidarité », remarque Safa Chebbi. « Je trouve que c’est peut-être mal placé, parce que ça ne s’est pas passé avec d’autres enjeux, pourquoi ça particulièrement? »
« C’est un enjeu où tout le monde se cache derrière “c’est compliqué”, “c’est politique”. »
Safa Chebbi
De tels biais, tant chez les autorités que dans les médias, « ça crée beaucoup de frustrations [chez les jeunes] », avance Mohamed Noredine Mimoun. Déjà bien avant le 7 octobre, les jeunes y voyaient deux poids deux mesures : un soutien inconditionnel à l’État d’Israël, au détriment des Palestinien·nes qui vivent une violation continue de leurs droits.
« Là c’est confirmé, c’est encore plus flagrant. »
Le 16 octobre, la Commission a publié un second communiqué dans lequel elle exprimait sa « profonde tristesse face à la perte de victimes innocentes en Israël et à Gaza. » La Commission n’a pas souhaité faire de commentaires.
Frustration et désespoir
Tout cela n’a rien de nouveau, remarque Kenza Bouassi. C’est un refrain qui semble ressurgir inlassablement depuis le 11 septembre 2001, avec la guerre en Irak, les attaques du Bataclan à Paris, la création de l’État islamique…
Bien que ces événements n’aient rien à voir avec les communautés musulmanes et arabes, ces dernières y sont faussement associées, et se retrouvent souvent de facto marginalisées, déshumanisées.
« On se pose des questions pour nos enfants, nos petits-enfants, en se demandant dans quel monde on les fait grandir. »
Kenza Bouassi
Pour certaines familles, ce contexte de discrimination force « une remise en question de tous les projets d’immigration à la base », révèle Kenza Bouassi. « Ça va beaucoup plus loin que ce qui se passe aujourd’hui. »
« Ça fait depuis 2010 que je suis ici et je n’ai jamais pensé même une seconde que je voulais quitter », raconte-t-elle en confiant que les dernières semaines ont pour la première fois créé un doute chez elle. « On se pose des questions pour nos enfants, nos petits-enfants, en se demandant dans quel monde on les fait grandir », raconte-t-elle.
« Pourquoi on les fait venir ici, pour que finalement ils soient considérés comme rien? »