La nouvelle guerre culturelle

Ludvic Moquin-Beaudry Chroniqueur · Pivot
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La nouvelle guerre culturelle

Les manifestations contre les pistes cyclables et le discours médiatique qui les accompagne témoignent d’une nouvelle guerre culturelle importée des États-Unis.

Le début de l’automne au niveau municipal a été marqué par des manifestations dans le secteur de Parc-Extension et celui de Saint-Michel contre des projets de pistes cyclables. La mairesse de cet arrondissement, Laurence Lavigne-Lalonde, a dû faire face au mécontentement d’une minorité très bruyante pour un projet en élaboration depuis plusieurs années.

Parmi ces gens, on retrouve des personnes de divers horizons. Certain·es sont des citoyen·nes « ordinaires » qui s’opposent au retrait de places de stationnement devant leur maison, ce qui les forcera à marcher un peu plus longtemps pour accéder à leur voiture. Or, on retrouve également des agitateurs qui ont fait leurs armes à l’époque des manifestations contre les mesures sanitaires. C’est le cas de François Amalega (qui a été de tous les « combats » de la droite trumpiste depuis ce temps, des séances de contes avec drag queens aux feux de forêt supposément allumés par le gouvernement, en passant par les manifestations anti-trans).

Ainsi, dans les franges les plus extrêmes de ce mouvement, on retrouve des discours complotistes, notamment celui qui affirme que le concept de « ville 15 minutes » (qui consiste à penser les villes pour que tout y soit accessible en peu de temps à pied ou en vélo) serait une cabale orchestrée par les puissants de ce monde pour contrôler les populations. Ce discours en vogue au sein de l’extrême droite américaine depuis environ un an et demi a été importé ici par les mêmes personnes qui craignaient que les vaccins contre la COVID-19 servent à nous implanter des puces 5G. Or, il n’en est rien, bien sûr. Ce concept urbanistique vise plutôt à l’aménagement de services de proximité et à la revitalisation des artères commerciales afin d’améliorer la qualité de vie et réduire la nécessité de se déplacer en voiture.

L’exagération des complotistes est certes risible, mais les relais conservateurs dans les médias grand public, qui répètent ad nauseam le refrain de la supposée « guerre contre l’automobile » sont à peine moins grotesques. Dans certains cas, on frise même le sexisme, quand par exemple un Richard Martineau se met à imiter des cris de jouissance de la mairesse Valérie Plante (l’extrait n’est plus disponible sur le site de Qub Radio, mais il a été capté par Olivier Niquet).

Des « simples citoyen·ne. s » aux complotistes aguerri·es, en passant par les commentateur·trices conservateur·trices, on trouve toutefois un point commun : l’individualisme et l’attachement féroce à des privilèges sans égard aux conséquences sociales (et environnementales) de ceux-ci. Bien sûr, la plupart de ces gens plaideront : « on n’est pas contre la sécurité des cyclistes »… Mais cette bienveillance minimale ne s’étendra pas jusqu’à l’idée de faire le moindre sacrifice.

Des privilèges obsolètes

Car, oui, on peut parler ici de privilèges. Comme l’a démontré une étude de Polytechnique sur le partage de la voirie, l’espace dédié au vélo dans l’arrondissement Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension ne représente que 1,3 % du total, contre 69,4 % pour la voiture. À l’échelle de la ville de Montréal, les chiffres sont similaires : 73,8 % pour la voiture, 1,3 % pour le vélo. Il est pertinent de garder cette réalité en tête lorsque vient le temps de discuter de la manière dont l’espace public est configuré.

Pour le dire simplement : les automobilistes sont privilégié·es. Et largement.

Comme le rappelait la mairesse Lavigne-Lalonde lors d’une séance du conseil d’arrondissement, l’automobile est le seul type de bien privé pour lequel un espace d’entreposage est offert gratuitement dans l’espace public : le stationnement (lorsqu’il n’est pas tarifé). Surtout, il s’agit d’un bien qui demeure inutilisé environ 95 % du temps. Et nous payons collectivement pour l’aménagement et l’entretien d’espaces publics pour cela.

Il est nécessaire de réduire la place et le nombre de voitures en circulation dans les villes.

Or, quand des privilèges se maintiennent dans le temps, on a tendance à les naturaliser, à imaginer que ce ne sont pas des privilèges, mais simplement l’ordre « normal » des choses. Ainsi, on sera porté à percevoir comme une injustice, voire un affront, tout empiètement sur ceux-ci.

Cependant, le statu quo n’est plus tenable, autant pour des raisons environnementales que pour des raisons bêtement physiques : le parc automobile croît plus vite que la population (qui elle aussi continue de croître). Si, donc, on laisse les choses aller, même sans réduire le stationnement, on aura de plus en plus de difficulté à simplement trouver de l’espace pour les voitures. Sans compter l’augmentation des accidents, voire des morts dues à l’automobile – accentuée par la popularité des VUS, plus lourds et à la visibilité plus restreinte. Il est donc nécessaire de réduire la place et le nombre de voitures en circulation dans les villes.

D’ailleurs, les privilégié·es d’ici apprendront peut-être avec horreur que dans d’autres endroits, la possession individuelle d’une voiture est réellement considérée et traitée comme un privilège. Par exemple, la ville de Tokyo, où il faut prouver qu’on dispose d’un espace intérieur de stationnement pour avoir le droit d’acheter une voiture. De quoi remettre les choses en perspective.