Amélie David Journaliste indépendante
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Le Liban est au bord d’une nouvelle guerre avec Israël. Le Hezbollah, parti chiite armé créé pendant l’occupation du Sud-Liban par Israël entre 1982 et 2000, sera l’un des principaux décisionnaires de la suite du conflit. Si des discours « va-t-en guerre » émergent dans certaines franges de la société libanaise, proches du Amal, autre milice chiite, et du Hezbollah,  cela est loin de faire lunanimité et les universitaires mettent en gardent contre l’émotion et le fantasme.

« Venez avec nous, on va au centre-ville de Beyrouth! » Un jeune homme finit d’accrocher des drapeaux aux couleurs des partis politiques chiites, du Hezbollah et du Amal, à l’arrière de sa moto avant de la faire pétarader. Son ton laisse deviner un large sourire dissimulé sous son keffieh. D’autres jeunes garçons rejoignent l’adolescent dans son excitation. Leurs yeux pétillent. Après avoir fait crisser les pneus de leurs deux-roues, ils s’embarquent à toute vitesse dans une course vers le centre-ville de Beyrouth, bien déterminés à témoigner de leur soutien au Hezbollah, au Amal et à la cause palestinienne.

Sous le large pont qui fait office de frontière entre les quartiers sud et nord de Beyrouth, d’autres troupes s’apprêtent à partir à l’assaut de la ville. À quelques mètres d’eux, plusieurs centaines de personnes sont rassemblées sur un stationnement bétonné. Là aussi flottent les drapeaux des deux partis chiites libanais portés par des hommes, des femmes et des enfants.

Cet après-midi du 20 octobre dans le quartier de Haret Hreik, dans la banlieue sud de Beyrouth, ces Libanais·es sont venu·es témoigner de leur soutien à la cause palestinienne.

« Psychologiquement, oui, je suis prêt pour la guerre! », assure Kassem, 24 ans, Beyrouthin et enseignant dans le secteur privé.

Voilà treize jours que le Hamas a lancé son offensive contre Israël, causant plus de 1400 morts d’après le porte-parole de l’armée israélienne. La réponse d’Israël a fait plus de 4000 morts et 12 000 blessés selon l’ONU.

Les tentacules de ce conflit se sont déployés au sud du Liban. Depuis ses bases le long de la frontière, le Hezbollah, parti chiite armé et soutien du Hamas, a lancé des roquettes sur Israël, entraînant d’importantes répliques de Tsahal, l’armée israélienne. En près de quinze jours, il y a une vingtaine de mort·es du côté libanais, principalement des combattants du Hezbollah, mais aussi quatre civil·es, le journaliste de Reuters Issam Abdallah et un fixeur, et trois du côté israélien.

Une volonté d’en découdre

Autour de Kassem, le jeune enseignant, les familles demandent aux médias d’être photographiées, drapeaux en main. Elles n’hésitent pas à tacler les pays occidentaux d’hypocrites quand l’occasion se présente.

Face à la scène, d’où un discours « va-t-en guerre » a été diffusé, un groupe de jeunes filles discutent. Elles ont quinze, seize et 18 ans, soutiennent les partis chiites par tradition familiale et « par conviction » et se disent, elles aussi, prêtes pour la guerre. « Nous sommes ici car c’est une question d’humanité. Les Palestiniens sont réduits au silence depuis trop longtemps », tance Mariam*, étudiante en graphisme, téléphone intelligent en main.

Derrière elle, une équipe démonte l’installation sonore. Quelques scouts effectuent un dernier salut avant de se diriger vers la sortie.

« Psychologiquement, oui, je suis prêt pour la guerre! »

Kassem, résident de Beyrouth

Cette manifestation s’inscrit dans une série de démonstrations de soutien à la Palestine qui ont eu lieu sur le territoire libanais et ailleurs dans le monde arabe au cours de la semaine. Certaines ayant été plus virulentes que d’autres, à l’image de celles contre les ambassades française et américaine de Beyrouth, où des manifestant·es ont été gazé·es.

Dans certains villages du Sud-Liban, situés le long de la centaine de kilomètres de frontière avec Israël, pilonnés par les tirs de Tsahal depuis plus de dix jours, le soutien au camp de la résistance (Hamas, Hezbollah, Djihad islamique et d’autres groupes) se manifeste aussi.

Nabil Bazzi est propriétaire d’une station-service à Bint-Jbeil, ville située à quelques kilomètres de la frontière. Pour lui, la guerre contre Israël n’a jamais cessé et ne se terminera que quand les Palestinien·nes retrouveront leurs terres. « S’il y a une guerre à Gaza, le Hezbollah se doit d’intervenir, car Israël ne connaît le pouvoir que par la force », affirme le septuagénaire, né dans cette région.

Pas de nouvelle guerre

Ici, la guerre fait partie du quotidien des habitants du Sud-Liban. Depuis la création de l’État d’Israël, les affrontements ont été nombreux entre les deux pays. En 1982, Israël envahit le sud du Liban et s’y installe pour près de 20 ans. En 2006, un nouveau conflit éclate : 1200 victimes du côté libanais, majoritairement des civil·es, et 160 du côté israélien.

Ces différentes périodes ont été vécues par certains Libanais·es comme une humiliation. C’est pourquoi quelques un·es seraient en phase aujourd’hui avec la notion de sacrifice, estiment certains observateurs. Les habitant·es ont gardé dans leur chair les marques de cette occupation et de la guerre de 33 jours en 2006.

« Nous ne sommes pas contre les Palestiniens, mais nous ne voulons pas d’une nouvelle guerre ici. »

Milad Eid, résident d’Aalma El Chaab

« Notre maison a été détruite en 2006. Nous n’avons reçu aucune aide. Nous avons tout reconstruit nous-mêmes », témoigne Mohammad Jamil al-Awié, 69 ans, qui habite à Maroun-El-Ras, éloigné du Hezbollah idéologiquement, mais qui ne pense à personne d’autre pour défendre le Sud-Liban. Pour cet ancien professeur d’arabe à l’université libanaise comme pour d’autres, dans les jours qui ont suivi les attaques du 7 octobre et quand les premiers tirs d’artillerie et bombardements ont retenti, la crainte est revenue.

Certain·es habitant·es refusent de parler de peur, relativisent, pris·es entre résignation et fatalisme. Mais ils savent que ce conflit larvé pourrait dégénérer. « Nous ne sommes pas contre les Palestiniens, mais nous ne voulons pas d’une nouvelle guerre ici », confie Milad Eid, gérant d’un hôtel à Aalma El Chaab, village majoritairement chrétien, où quatre personnes sont mortes dans des bombardements le 17 octobre dernier. Beaucoup d’habitant·es de cette région n’aspirent qu’à une vie tranquille à l’ombre des oliviers et des bananiers, nombreux à border les routes sinueuses du Sud-Liban.

À l’image de ces discours, le Liban est fragmenté, et cette fragmentation ne peut être analysée par le seul prisme confessionnel et politique. « Même au sein de la population chiite, les critiques ont commencé à augmenter », observe le politologue Joseph Daher.

Une accumulation de colère

Le Hezbollah a bâti sa réputation et sa légitimité « sur des programmes sociaux au profit d’une population abandonnée par un État qui avait alors quasiment disparu », comme l’écrivait le sociologue Daniel Meier en 2013. La milice chiite est progressivement devenue un parti politique en s’appuyant sur des figures politico-religieuses, en diffusant une culture de la résistance et le symbole des martyrs. Il est aujourd’hui un acteur incontournable de la scène politique libanaise et régionale. Selon le sociologue, la mobilisation pour une cause arabe a toujours tenu une place centrale dans le dispositif idéologique du parti de Dieu.

Pour Daniel Meier, enseignant à Sciences Po et à l’Université de Genève, les récentes manifestations témoignent d’une colère enfouie depuis de nombreuses années. « C’est une des curiosités très intéressantes de ce mouvement politique chiite : il réussit à capitaliser aux termes de 30 ans de lutte sur cette colère arabe à l’égard d’Israël, qui est aussi dirigée contre les gouvernants arabes, incapables de faire quoi ce que soit », analyse le chercheur. Plus de 70 ans après la création de l’État d’Israël, M. Meier estime que les manifestations au Liban et les différents discours de soutien au Hezbollah sont le reflet de « cette accumulation de colère, cette rancœur, et cette impuissance avec la disparition de la question palestinienne de l’agenda national ».

Des discours à prendre avec de la distance et où il faut faire une différence entre le fantasme et le passage à l’acte, insiste quant à elle une universitaire qui préfère rester anonyme à l’heure actuelle.

Vers de plus graves conséquences

Le déclenchement d’une guerre contre Israël par le Hezbollah exacerberait aussi les conséquences des crises qui ravagent déjà le Liban, notamment l’une des pires crises économiques que le monde ait connu – l’inflation était de 170 % en 2022.

« Le Hezbollah sait très bien qu’il n’a pas le soutien populaire des Libanais comme en 2006, car, entre autres, il y a eu un certain nombre de confrontations avec des groupes communautaires ces dernières années. Et ceux qui expriment leur soutien à la cause palestinienne ne veulent pas d’une nouvelle guerre au Liban », atteste Joseph Daher. Il estime aussi qu’une guerre pourrait accroître les tensions confessionnelles.

Le politologue Hilal Khashan rejoint cette observation. Il estime que le pays est « déjà défaillant » et que le Hezbollah est « trop isolé sur la scène politique » pour s’engager sur cette voie-là.

 « Même au sein de la population chiite, les critiques ont commencé à augmenter. »

Joseph Daher, politologue

Pour l’heure, entre le Hezbollah et Israël se joue une sorte d’équilibre de la terreur. Chacun attend que l’autre dépasse un seuil, une ligne rouge. Chacun attend de l’autre la déflagration qui mènera à une nouvelle entrée en guerre.

Le 20 octobre dernier, Israël a ordonné à ses habitant·es qui vivent près de la frontière avec le Liban d’évacuer. Le chef de l’État israélien, Benyamin Nétanyahou, a mis en garde le Hezbollah contre une entrée en guerre « qui ferait l’erreur de sa vie ».

Les Libanais·es sont livré·es à eux-mêmes. Les habitant·es de la frontière sont suspendu·es aux nouvelles et aux annonces du Hezbollah. Les frappes se sont une nouvelle fois intensifiées ces derniers jours. D’un côté ou de l’autre de la frontière, les civil·es restent en première ligne.

* Prénom d’emprunt

Avec l’aide de Clothilde Bigot, Haisam Al-Harish, Philippe Pernot, Héloïse Pieragnoli et Hunter Williamson.

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