Alors que l’opposition entre l’Occident – incluant le Canada – et la Chine grandit, la propagande chinoise parvient à faire son chemin dans les réseaux pacifistes et anti-impérialistes canadiens, irrités par les nombreuses interventions militaires chapeautées par les États-Unis dans les dernières décennies. Pékin tente ainsi d’imposer sa version des faits sur deux sujets qui lui tiennent à cœur : Taïwan et les Ouïghours.
Le 22 février 2021 à Ottawa, la Chambre des communes ne mâche pas ses mots lorsqu’elle affirme dans une résolution que le traitement réservé par la Chine au peuple ouïghour s’apparente à un génocide. Les député·es s’appuient sur plusieurs sources – photos satellites, rapports, reportages et témoignages d’Ouïghours exilé·es – afin de prendre cette décision qui courrouce évidemment Pékin… mais pas seulement.
En effet, aussi contre-intuitif que cela paraisse, des groupes pacifistes canadiens rejettent catégoriquement l’idée qu’il y ait un génocide au Xinjiang. Un mois plus tard, trois de ces groupes (Canadian Peace Congress, Just Peace Advocates et Hamilton Coalition to Stop the War) tiennent une discussion sur Zoom intitulée « Génocide au Xinjiang? ». L’événement est organisé en collaboration avec le Canada China Council for Cooperation and Development (CCCCD), un organisme basé à Edmonton qui, selon son site Web aujourd’hui disparu, souhaite améliorer les relations entre le Canada et la Chine.
« Une majorité de pays – surtout ceux en développement et à majorité musulmane – ne sont pas d’accord avec cette accusation. Ils ont plutôt soutenu et louangé la Chine pour avoir sorti le Xinjiang du terrorisme et de la pauvreté », explique l’affiche de l’événement, reprenant ainsi un message martelé par les organes de propagande de Pékin.
Parmi les panélistes, on trouve la consule générale de Chine à Calgary, mais aussi un certain Daniel Dumbrill. Propriétaire d’une microbrasserie à Shenzhen, ce youtubeur canadien est apprécié des autorités chinoises depuis qu’il est allé faire des vidéos au Xinjiang (un endroit très difficile d’accès pour les journalistes) où il n’a constaté aucune atteinte aux droits humains. Le ministère des Affaires étrangères chinois a même fait jouer une de ses vidéos en préambule d’une conférence de presse.

Également présent, Max Blumenthal, fondateur du site américain The Grayzone, largement critiqué pour sa complaisance envers les régimes autoritaires de Damas à Moscou en passant par Pékin, à tel point que Wikipédia ne l’accepte plus comme source dans ses articles en anglais.
D’après un rapport de l’Institut australien de stratégie politique (ASPI), les volets anglophones des médias d’État chinois ont cité The Grayzone au moins 252 fois entre décembre 2019 et février 2021, contre zéro auparavant. Que s’est-il passé en décembre 2019? Un article de The Grayzone a démoli Adrian Zenz, un chercheur allemand qui a révélé l’existence de camps d’internement au Xinjiang, le décrivant comme « un fondamentaliste chrétien d’extrême droite qui s’oppose à l’homosexualité et à l’égalité des sexes » et qui serait en mission contre la Chine.
On retrouve un discours similaire dans le petit média The Canada Files, qui dit faire un « journalisme anti-impérialiste qui défie l’empire canadien » et qui compte dans son comité consultatif le directeur de la division britannique de The Grayzone, Kit Klarenberg. Le jour du vote de la résolution canadienne sur les Ouïghours, le rédacteur en chef Aidan Jonah remettait en question la crédibilité de groupes et d’individus qui documentent les politiques de la Chine contre sa minorité musulmane.
Plusieurs (à commencer par le Projet de défense des droits des Ouïghours, un organisme d’Ottawa) reçoivent du financement de la National Endowment for Democracy (NED), « une excroissance de la CIA », selon Jonah. Créée sous Ronald Reagan, cette fondation américaine est honnie par la gauche anti-impérialiste, qui l’accuse de faire de l’interférence au profit des États-Unis sous couvert d’apporter la démocratie à l’étranger. (Notons que l’ASPI, que nous citions plus tôt, reçoit aussi du financement de la NED.)

Marie Lamensch, coordinatrice de programmes et de communication à l’Institut montréalais d’étude sur le génocide et les droits de la personne de l’Université Concordia, connait bien cette petite frange de militant·es pour qui « le but, c’est d’être anti-américain plus qu’autre chose », quitte à blanchir certains crimes de pays opposés aux États-Unis.
À tel point qu’elle les qualifie d’« idiots utiles » de certains régimes autoritaires.
« Pour moi, c’est clair qu’il y a un génocide au Xinjiang », explique-t-elle en entrevue. « Un génocide, ce n’est pas nécessairement tuer des gens : ça peut se faire sur plusieurs années, en empêchant les naissances, en mettant les gens dans des camps de travail forcé, en séparant les familles et en rééduquant les enfants pour qu’ils oublient leur langue et leur culture. » Elle voit chez les autorités chinoises une intention et une planification typiques d’un génocide, rejoignant ainsi le consensus parmi les chercheur·euses. Même l’International Association of Genocide Scholars (IAGS) a déclaré fin 2022 qu’il y avait bel et bien un génocide des Ouïghours.
Contacté par courriel, Aidan Jonah a rejeté l’idée que The Canada Files propage de la propagande chinoise, mais n’a plus répondu à nos questions par la suite. Tout juste apprendrons-nous qu’il a tenté de lancer une aile jeunesse du CCCCD (l’association qui a organisé la discussion sur le Xinjiang), qui « n’a jamais décollé » et a disparu en juillet 2021.
De la Russie à la Chine, de l’Ukraine à Taïwan
Le militant anti-impérialiste montréalais Yves Engler fait aussi partie de ceux qui sont moins sévères quand il s’agit de s’intéresser aux crimes de la Chine qu’à ceux de l’armée américaine, dont il dénonce le lourd bilan (réel) dans ses interventions sur les chaînes chinoises CGTN et CCTV – il nous a précisé ne pas être rémunéré par ces médias d’État. Surnommé « la version canadienne de Noam Chomsky », Engler est aussi collaborateur occasionnel de The Canada Files.
« Il y a des accusations crédibles de violations des droits humains des Ouïghours, mais la plupart des experts conviennent que celles-ci ne constituent pas un génocide », écrivait ainsi Yves Engler dans le média socialiste Canadian Dimension en mars dernier.
L’hyperlien qu’il insère quand il parle de « la plupart des experts » renvoie à l’opinion de William Schabas, ancien professeur de l’UQAM et ex-président de l’International Association of Genocide Scholars, un des rares observateurs à diverger du consensus sur le Xinjiang. « William Schabas était reconnu comme un érudit dans notre communauté, mais il a pris des positions qu’on ne comprend pas depuis quelques années », soupire Marie Lamensch. Notamment en défendant l’État birman, accusé de génocide de la population musulmane rohingya, devant la Cour internationale de justice.
Questionné par nos soins, Yves Engler persiste et signe. « Est-ce que mes déclarations à propos des Ouïghours sont incorrectes? Une délégation de la Ligue arabe vient d’y voyager », répond-il en fournissant un article du Global Times (une filiale du Quotidien du Peuple, journal officiel du Parti communiste chinois), qui raconte que 34 personnes issues de seize pays arabes n’ont vu aucun crime contre l’humanité lors d’une visite du Xinjiang organisée par le gouvernement chinois.
Depuis le début de la guerre en Ukraine, cet auteur de douze livres suivi par près de 16 000 personnes sur X (ex-Twitter) se distingue en interpellant publiquement des politicien·nes canadien·nes, les accusant d’entretenir une « guerre par procuration » qui aurait en fait été causée par l’OTAN – ce qui lui a valu d’être taxé de pro-russe.
Dans ses publications (par exemple dans la Canadian Foreign Policy Hour qu’il organise sur YouTube), un message similaire revient régulièrement concernant la Chine : pour contenir sa montée en puissance économique, les États-Unis cherchent à la pousser à la guerre dans le but de l’affaiblir.
« Est-ce que mes déclarations à propos des Ouïghours sont incorrectes? »
Yves Engler
Ce qui nous amène à un autre sujet qui préoccupe les pacifistes ces temps-ci : Taïwan.
Rappelons les faits : le président chinois Xi Jinping veut à tout prix mettre la main sur l’île de 23 millions d’habitants, par la force si nécessaire. L’attitude chinoise est clairement belliqueuse : quotidiennement, des avions de chasse chinois franchissent la ligne médiane du détroit de Formose qui sépare la Chine et Taïwan, rompant ainsi avec un statu quo qui a longtemps été considéré comme facteur de paix. Cela, alors que pas moins de 87 % des Taïwanais·es sont opposé·es à toute unification.
Mais ne cherchez pas de dénonciation de ces intimidants exercices militaires dans le mouvement pacifiste et anti-impérialiste canadien. Car la petite île a un gros défaut : pour se protéger de la Chine, elle cherche à nouer des alliances à l’international, notamment en Occident, et surtout avec les États-Unis et leur puissante armée.
C’est d’ailleurs ce que souligne Yves Engler dans un courriel, lorsque nous lui demandons comment apaiser la situation autour de Taïwan. « Les États-Unis sont responsables de l’explosion des tensions », répond-il. « Pourquoi devraient-ils être là-bas? »
« La priorité de la Chine est de dissuader l’intervention étrangère dans les relations inter-détroit [c’est-à-dire entre elle et Taïwan], et Xi Jinping lui-même met l’emphase là-dessus », explique Fang-Yu Chen, professeur de science politique à l’Université Soochow, à Taipei. Objectif ultime de Pékin : isoler Taïwan sur la scène internationale, afin de l’annexer plus facilement.
Et la propagande chinoise y participe en martelant que les puissances occidentales, à commencer par les États-Unis, ne se mêlent pas de leurs oignons. S’il doit y avoir une guerre à Taïwan, ce sera leur faute.
Ruissellement de propagande
En juillet 2022, un curieux groupe pacifiste originaire du Royaume-Uni, No Cold War, a commencé à publier des articles sur son site Web. Si on se penche sur le contenu du site, on constate que les éléments de langage du Parti communiste chinois y foisonnent. On y lit par exemple que Taïwan représente une « ligne rouge » pour Pékin (de la même manière que l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN en était une pour Moscou). On apprend aussi que les rencontres de la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen avec de hauts responsables américains (Nancy Pelosi puis Kevin McCarthy) sont autant de « provocations ».


Le professeur Fang-Yu Chen est fortement en désaccord avec cette idée de « provocation ». « Nous avons besoin de davantage de visites internationales de haut niveau, qui rappellent au reste de la planète que Taïwan existe, et que c’est la Chine qui fait des provocations », dit-il sans hésiter.
Dans une enquête parue en août, le New York Times a déterminé que No Cold War « fait partie d’une campagne d’influence généreusement financée qui défend la Chine et pousse sa propagande ». Toujours selon le New York Times, « au centre se trouve un charismatique millionnaire américain, Neville Roy Singham, qui est connu comme un bienfaiteur socialiste des causes d’extrême gauche » et qui « travaille en étroite collaboration avec la machine médiatique du gouvernement chinois et finance sa propagande partout dans le monde ».
Le quotidien raconte au passage que lors d’une manifestation contre le racisme anti-asiatique organisée en novembre 2021 à Londres, des membres de No Cold War s’en sont pris physiquement à des militant·es pour la démocratie à Hong Kong.
Or, dans la liste des signataires qui endossent No Cold War, on trouve Yves Engler et le Canadian Foreign Policy Institute, un organisme dont il est membre (« fellow ») qui a pour but d’informer la population sur la politique étrangère du Canada. Mais on note aussi la présence de deux groupes pacifistes canadiens, Hamilton Coalition to Stop the War et Peace Alliance Winnipeg.
Quand on connait la suractivité de ces gens sur X, on comprend que la propagande peut ruisseler.


En particulier, l’idée que « Taïwan fait partie de la Chine », exprimée sur le site de No Cold War, aussi appelé principe de la « Chine unique ». Ce point crucial est souvent mal compris : il ne s’agit que du point de vue chinois.
Face à ce principe de la Chine unique, des pays comme les États-Unis, le Canada ou la France ont adopté des politiques de la Chine unique sensiblement différentes, qui reviennent à prendre note de la position chinoise sans toutefois y souscrire – c’est-à-dire en laissant la question de Taïwan irrésolue. Ces pays ont des relations diplomatiques seulement avec la République populaire de Chine, mais maintiennent des liens économiques et culturels avec Taïwan.
Pékin cherche sans cesse à brouiller cette distinction. « L’objectif de la Chine est d’imposer ses éléments de langage et de faire en sorte que la position chinoise soit présentée comme étant la position universellement reconnue. Or ce n’est pas le cas », expliquait Antoine Bondaz, spécialiste français de l’Est asiatique à la Fondation pour la recherche stratégique, devant un comité de la Chambre des communes en novembre dernier.
Pourtant, dans ses écrits, Yves Engler confond régulièrement les deux notions, sous-entendant que des pays étrangers s’ingèrent dans la politique interne chinoise. « Depuis les années 1970, les États-Unis et le Canada ont adhéré à des politiques “d’une seule Chine”, reconnaissant un pays mené par Pékin qui inclut Taïwan », prétend-il ainsi abusivement dans le magazine américain Jacobin.
Et force est de constater que le message est bien reçu par des gens pour qui l’aversion (légitime) face aux interventions militaires américaines passées justifie de laisser Taïwan se dépatouiller seul face à l’armée chinoise.
Comme le chef du Parti vert du Québec Alex Tyrrell, qui affirme sur sa page Facebook que « si rien n’est fait, les États-Unis et le Canada tenteront bientôt de nous entrainer dans une confrontation militaire avec la Chine au sujet de l’indépendance de Taïwan. Le Canada n’a pas à intervenir dans cette affaire qui ne concerne que la Chine et Taïwan ».
Les États-Unis « attiseront le sentiment indépendantiste des Taïwanais dans l’espoir que ceux-ci osent confronter la Chine », ajoute pour sa part le philosophe Michel Seymour, ancien professeur de l’Université de Montréal. « Tout cela se fera dans l’indifférence occidentale générale, à l’abri des projecteurs médiatiques. Lorsque la Chine sera obligée d’intervenir, les médias rapporteront la violence de l’État chinois contre le petit État taïwanais. »
Le scénario est donc déjà écrit. Mais par qui?