Clément Lechat Journaliste indépendant
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Des membres âgé·es de la communauté LGBTQ+ montréalaise se mobilisent pour trouver des solutions contre les discriminations dans les résidences pour aîné·es. En attendant que ces lieux deviennent plus inclusifs, certain·es se construisent des espaces où vivre pleinement leur identité.

Carole Baker croque la retraite à pleines dents. L’ancienne thérapeute et conseillère dans un centre LGBTQ+ de Toronto s’est installée à Montréal il y a deux ans pour se rapprocher de sa famille. Depuis lors, elle loue un duplex appartenant à sa fille et son beau-fils dans Rosemont. « Je suis très chanceuse », reconnaît Carole, qui conserve autonomie et indépendance.

Mais voilà que Carole s’est résolue à s’inscrire sur la liste d’attente d’une résidence pour aîné·es de son quartier. « C’était une décision difficile à prendre », confie-t-elle. « Il n’y avait aucun signe d’ouverture [envers les personnes LGBTQ+] dans les résidences que j’ai visitées. Rien. »

Comme Carole, d’autres aîné·es de la communauté ont confié craindre de devoir taire leur identité alors qu’ils et elles se sont battu·es pour s’accepter et vivre au grand jour.

Dans des CHSLD plombés par une pénurie de main-d’œuvre et des soins dégradés, l’inclusion ne semble pas être la première des priorités, aux dépens du bien-être des aîné·es LGBTQ+. Elles et ils représenteraient pourtant 10 % de leur classe d’âge, selon les organismes communautaires.  

Une résidence à soi

D’ici la fin de l’année 2024, la réalisation du projet résidentiel LoReLi, dans le quartier de Saint-Henri, pourrait bien changer la donne pour une poignée de femmes lesbiennes aînées. Sur un ensemble de 90 logements partagés avec deux autres groupes de femmes marginalisées, 22 leur seront réservés.

Cela fait maintenant près de huit ans que Carole Baker s’investit dans la Maison des RebElles, l’OBNL responsable de la partie lesbienne du projet d’habitation.

« Notre idée est de s’entraider pour vivre et mourir à la maison, en évitant le plus possible de se retrouver dans une autre forme d’hébergement, comme un CHSLD », explique Isabelle Duclaud, une autre membre de la Maison des RebElles, qui y déménagera avec sa partenaire.

Pour Isabelle Duclaud, cet espace est bien plus qu’un ensemble de logements, c’est une véritable collectivité. La salle commune en sera le cœur battant. Les membres y organiseront des activités et des groupes de discussion, évitant ainsi l’isolement et la désocialisation, deux problèmes rencontrés par les lesbiennes vieillissantes.

« La plupart d’entre nous n’avons pas de famille [biologique] », rappelle Isabelle Duclaud. Des membres de sa communauté vivent entourés d’une famille choisie. « Nos militantes, nos groupes, nos party, c’est ça, notre famille », insiste-t-elle.

Urgence

L’initiative des RebElles est accueillie positivement par Julien Rougerie, chargé du programme Pour que vieillir soit gai à la Fondation Émergence. Son organisme s’efforce notamment à former les milieux offrant des services aux aîné·es à la diversité sexuelle et de genre.

Cette tâche est particulièrement ardue dans le milieu des résidences pour aîné·es, car les personnes LGBTQ+ y sont invisibilisées, de sorte que le personnel ne pense pas qu’il y ait un problème à résoudre. « Sans s’en rendre compte, on maintient un tabou, une omerta, et des pratiques qui restent très hétéronormatives et centrées autour de la notion de famille biologique », explique Julien Rougerie.

Selon lui, le projet des RebElles répond à sa façon, et à une petite échelle, à un besoin criant d’inclusivité dans les résidences. « Après six ans à défendre cette cause, je réalise que les choses avancent très lentement », regrette le formateur.

La Fondation Émergence a contacté 1688 résidences pour aîné·es, dont des CHSLD, pour proposer ses formations. Seule une poignée a répondu favorablement, indique Julien Rougerie.

Le programme Pour que vieillir soit gai n’est d’ailleurs plus financé par le ministère de la Santé et des Services sociaux depuis juillet 2022.

Mobiliser la communauté

La Maison des RebElles deviendra le premier ensemble de logements dédié aux lesbiennes vieillissantes. L’Habitat Fullum, une résidence située à deux pas du Village, assure déjà ce rôle pour les hommes gais. Au moins 50 % de ses logements leur sont réservés.

Daniel Wylie, qui vit toujours chez lui à 66 ans, est convaincu de la nécessité de ces espaces inclusifs. « Je préférerais vivre dans un endroit très gay friendly afin de pouvoir socialiser et vivre ma vie comme je l’entends, sans honte ni discrimination », explique-t-il. Ce locataire gai est résolu à rester au troisième étage d’un immeuble sans ascenseur, malgré les douleurs qu’il vit à chaque fois qu’il monte et descend les escaliers.

Ayant travaillé dans des résidences à Edmonton et Calgary, où il dit avoir été témoin du manque de personnel, Daniel Wylie craint que les discriminations envers les personnes LGBTQ+ ne s’additionnent à la maltraitance généralisée.

Cette peur est partagée par d’autres membres de Gay and Grey Montreal, une association pour aîné·es LGBTQ+ où Daniel Wylie est bénévole. « À cause de la COVID, il est devenu clair que les CHSLD ont plus l’air de prisons », pense David Cassidy, son trésorier.

Avec son conjoint, Daniel Wylie a décidé d’adapter sa propriété pour y rester le plus longtemps possible. Pour lui, le projet de La Maison des RebElles est un exemple de solidarité qui pourrait faire des émules. « Nous avons enfin compris qu’en tant que communauté, nous devons nous occuper des nôtres », se réjouit-il.

Inégalités

Entre aîné·s locataires et propriétaires, le prix à payer pour éviter de retourner dans le placard n’est pas le même. Les locataires, en plus d’être à risque d’éviction, font face à une plus grande précarité économique, qui s’accentue à la retraite lorsque leurs revenus déclinent. Cela leur laisse bien moins de marge de manœuvre quand vient le temps de choisir un lieu où vieillir.

Le logement abordable est la solution, selon Isabelle Duclaud. En tant que propriétaire, elle reconnaît être dans une situation plus privilégiée que certaines de ses futures voisines de palier. La Maison des RebElles accueillera notamment des travailleuses autonomes sans épargne ou régime de retraite privé.

Le projet s’est cependant heurté aux lenteurs du programme de financement AccèsLogis, destiné au logement social, puis à sa suppression. Son remplaçant, le PHAQ, n’a octroyé qu’une partie de la somme nécessaire aux RebElles. Le collectif a néanmoins reçu du financement de différents organismes, dont la FTQ. Étant donné le prix élevé des terrains à Montréal, LoReLi doit en partager un avec les promoteurs de Galdín, un projet de condos résidentiels.

Après huit ans d’un chemin semé d’embûches, Isabelle Duclaud, Carole Baker et les RebElles voient maintenant de la lumière au bout du tunnel. Les deux amies se réjouissent d’avoir formé un collectif soudé, qui a fait preuve de résilience malgré les difficultés.

Elles espèrent partager leur expérience pour inspirer d’autres groupes à se lancer dans l’aventure du logement communautaire.

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