Léa Beaulieu-Kratchanov Journaliste d’enquête · Pivot
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Les discours publics qui s’attaquent aux identités de genre minoritaires, notamment à l’école, tant en salle de classe que dans les toilettes, ont des effets dramatiques sur la santé mentale des jeunes trans et non-binaires. Pivot s’est entretenu avec des jeunes qui réagissent aux manifestations, mais aussi aux débats dans les médias et à l’Assemblée nationale, qui remettent en question leurs droits.

« Être au centre d’une conversation, surtout entre des personnes qui n’ont pas notre expérience de vie… c’est déshumanisant », explique Léonore, une jeune gender queer de 18 ans. Elle prenait part à la contre-manifestation tenue mercredi dernier en réponse à un rassemblement anti-trans organisé par le mouvement 1 Million March 4 Children.

« Ils nous réduisent aux parties de nos corps, basé sur ce dont on a l’air, sur le son de notre voix. »

Comme Léonore, les jeunes issu·es de la diversité de genre qui étaient présent·es à la contre-manifestation en ont ras-le-bol des débats qui se sont multipliés au cours des dernières semaines. Bien que ceux-ci portent souvent, en apparence, sur des enjeux très précis comme les toilettes non-mixtes et l’enseignement du concept de genre à l’école, au nom de la « protection des enfants », ils sont portés par des personnes qui défendent un agenda anti-trans et anti-LGBTQ+ plus large.

« Pour moi, c’est triste d’entendre les arguments “c’est pour [protéger] les enfants” », affirme Léa, un jeune de genre fluide qui manifestait mercredi dernier.

« Ils tuent des enfants en disant ça! Et nous sommes ces enfants! »

Climat hostile

« Déshumanisant », c’est aussi le mot qui revient le plus fréquemment chez les patient·es de Jesse Bosse, psychologue iel-même queer et non-binaire. Dans sa pratique, iel observe récemment une augmentation de l’anxiété, des symptômes dépressifs, des dépressions et même des pensées suicidaires, voire des tentatives de suicide.

« Les gens décrivent souvent le sentiment de vivre dans un climat social très hostile. Ça engendre un effet d’hypervigilance, de peur, d’anticipation, de faire face à un rejet ou de faire face à un danger », explique-t-iel.

« C’est une réaction adéquate à un contexte sociétal inacceptable. »

« Si notre santé mentale ne va pas, ce n’est pas parce qu’on fait quelque chose de pas correct : c’est parce que les gens veulent qu’on disparaisse. »

Nola

La généralisation des propos « critiques » envers les personnes trans alimente aussi les comportements discriminatoires ou violents, bien réels, explique Jesse Bosse. « Cette montée des messages cis [i.e. non-trans], dans les médias, par le biais de politiques et de lois, ça vient légitimer et encourager la discrimination », indique-t-il en soulignant la gravité de la situation. « Plus les gens sont exposés à des [occurrences] de discrimination, plus la suicidalité augmente. »

« Si notre santé mentale ne va pas, ce n’est pas parce qu’on fait quelque chose de pas correct : c’est parce que les gens veulent qu’on disparaisse », explique Nola, une jeune femme trans qui était aussi présente à la contre-manifestation.

« Et quand les gens nous convainquent qu’on devrait disparaître, on veut disparaître nous aussi. On ne peut pas laisser passer ça, ça fait déjà trop longtemps que ça dure. »

Quand on débat de toi

Plus tôt ce mois-ci, les militant·es du Parti conservateur du Canada réuni·es en congrès ont aussi adopté une résolution afin que les soins médicaux d’affirmation de genre « qui altèrent la vie » soient interdits aux mineur·es sous un éventuel gouvernement conservateur. Le congrès conservateur a aussi pris position pour bannir les femmes trans de certains espaces féminins (toilettes, vestiaires, prisons, etc.) et des sports féminins.

La recherche est pourtant catégorique à cet égard : les soins d’affirmation de genre améliorent considérablement la santé mentale et le bien-être des jeunes transgenres et non-binaires. « On sait que quand les jeunes trans ont la chance d’utiliser leur nom d’usage et leurs pronoms, il y a une amélioration drastique de la santé mentale, une réduction de l’anxiété et des symptômes dépressifs », explique Jesse Bosse.

« Quand on laisse les jeunes personnes trans et non-binaire utiliser leurs noms d’usage et leurs pronoms, on est en train de faire de la prévention du suicide », résume-t-iel. « Si vous laissez les gens utiliser le nom et les pronoms qu’ils veulent, vous êtes déjà en train de faire une grosse différence. »

Le ministre québécois de l’Éducation, Bernard Drainville, a indiqué la semaine dernière vouloir interdire les toilettes mixtes dans les écoles québécoises. Cette décision allait pourtant à l’encontre d’une directive qu’avait émise son propre ministère et qui recommandait leur implantation afin d’assurer le bien-être des étudiant·es et du personnel trans et non-binaires.

« Cette montée des messages cis, dans les médias, par le biais de politiques et de lois, ça vient légitimer et encourager la discrimination. »

Jesse Bosse

« Ils ne sont pas en train de se baser sur les meilleures pratiques, ils ne sont pas en train de se baser sur l’expérience vécue de la communauté [LGBTQ+] », note Jesse Bosse. « On est vraiment ancré dans une cis-normativité [c-à-d le fait d’imposer le point de vue des personnes non trans]. On n’est pas dans les faits, on n’est pas dans la science, on n’est pas dans l’expertise vécue. »

La CAQ prévoit faire appel à un « comité de sages » afin de se pencher, une fois de plus, sur la question. On ignore la nature précise des problèmes qu’il est censé aborder tout comme sa composition, mais le premier ministre François Legault a déjà mentionné qu’il pourrait ne pas être composé d’expert·es. M. Legault n’a pas non plus exclu des changements aux droits des personnes trans au Québec.

« C’est une façon de légitimer la réponse qu’ils veulent », dénonce Jesse Bosse. Iel déplore que ce seront les personnes trans et non-binaires qui auront encore une fois à défendre leurs droits contre les attaques.

« Ces consultations à l’infini lorsque les réponses existent déjà et sont déjà très claires, c’est extrêmement dommageable. »

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