En 2018, Célestine fuyait son village avec son mari. Malade, soigné aux décoctions faute de mieux, il meurt deux ans plus tard. Également veuves, Claudette et Constance ont vu les leurs assassinés. Leurs récits rejoignent ceux d’un demi-million de Camerounais·es chassé·es par dix ans de guerre. Toutes ont demandé la même chose : « Va raconter mon histoire. »

Il est 5 h 47 au marché de Makepe, à Douala. Célestine y achète de la peau de vache. Elle la grattera, la lavera, la fera bouillir avec des feuilles d’eru sur le feu, pendant que sa fille Michelle l’aidera à rouler la pâte de manioc en cinquante portions. À 11 h 30, Célestine quittera la cour avec dix kilos sur la tête, le seau, les assiettes, la soupe, et marchera jusqu’à un atelier de bois où des ouvriers l’attendent. Certains jours, la tournée fait plusieurs kilomètres. Une portion se vend cinq cents francs CFA, à peine plus d’un dollar. Quinze mille francs sont partis au marché ce matin. Avec le loyer et le reste, la journée lui coûte entre vingt et vingt-cinq mille francs. Si tout se vend, il lui restera quatre mille francs. Elle voudrait un petit capital pour cuisiner plus et dégager une vraie marge. « Je suis le père et la mère de mes enfants », dit-elle.

Célestine vient de Fundong, au nord-ouest du Cameroun. Elle en est partie le 17 janvier 2018, la nuit où les séparatistes ont ordonné à tout le monde de partir pour pouvoir affronter l’armée à travers le village. Son mari est tombé malade à Bamenda, avant de se réfugier à Douala. Il est mort en 2020. Elle avait 28 ans quand elle est partie. « Quand je m’assois, je pense trop », dit-elle. Il lui arrive de rester deux jours sans manger. Elle ne figure dans aucun décompte officiel. Personne, ici, n’y figure.

Une crise qui n’existe pas, le camp qui n’en est pas un

Le Cameroun a été une colonie allemande, le Kamerun, de 1884 à la Première Guerre mondiale. Partagé ensuite entre la France et la Grande-Bretagne, il a été réunifié en 1961 sous la promesse d’une fédération qui préserverait les institutions, la common law et les écoles de la minorité anglophone située dans le NOSO, qui regroupe les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du pays. La fédération a été abolie par référendum en 1972 et le pouvoir concentré à Yaoundé, la capitale. En octobre 2016, les avocat·es puis les enseignant·es anglophones se sont mis en grève. En décembre, des soldats ont tiré sur des manifestant·es à Bamenda. En janvier 2017, le gouvernement a interdit leur mouvement, emprisonné ses dirigeants et coupé internet pendant trois mois. Le 1er octobre 2017, des dirigeants séparatistes ont proclamé une Ambazonie indépendante. Des groupes armés, les Amba Boys, ont occupé le vide. « Une cause juste a été détournée », dit Felix Agbor Nkongho Balla, avocat des droits humains, qui présidait en 2016 le Consortium de la société civile anglophone et a passé plus de sept mois en prison.

La guerre a fait au moins 6 000 morts selon Human Rights Watch. En 2019, les Nations unies comptaient 450 000 déplacé·es dans les deux régions anglophones et 1,3 million de personnes dans le besoin. En septembre 2026, elles en comptaient encore 493 402, sans ceux et celles qui ont fui vers Douala et Yaoundé.

Le gouvernement n’a jamais reconnu l’existence d’une crise de déplacement. Il n’a donc construit aucun camp. Le plan humanitaire des Nations unies couvre les deux régions anglophones du pays, où agences et ONG travaillent, sous-financées et sous la menace des deux parties. Il s’arrête à la frontière du Littoral : à Douala, les déplacés anglophones ne figurent dans aucun plan d’aide. Les déplacé·es se sont fondu·es dans des familles d’accueil, des chambres louées, des bâtiments inachevés.

À Makepe Missoke, un quartier de Douala, un panneau annonce un « Centre d’accueil des déplacés du NOSO ». Tout le monde ici dit « le camp ». Aucune autorité ne le reconnaît comme tel. Le chef Dr Joseph Mofor a commencé à y accueillir des déplacé·es en octobre 2017, s’appuyant sur des communautés chrétiennes et nigérianes de la ville. Un prêtre nigérian loue des chambres autour du centre, la mission catholique paie une cinquantaine de scolarités et a dépêché deux psychologues, l’hôpital des sœurs de Padre Pio, à Akwa, dans le centre de Douala, vient consulter sur place. Depuis octobre 2017, le chef Mofor tient un registre, à la main, dans des cahiers, que son association, officialisée en 2020, continue aujourd’hui. Au 21 septembre 2026, il compte 416 adultes et 223 enfants. Plus d’un millier de personnes sont passées par là. C’est le seul décompte nominatif qui existe, et il ne donne droit à rien.

Des vies différentes dans la même guerre

Claudette est arrivée en 2020. Elle rentrait des champs avec son mari, près de Bafut dans le Nord-Ouest, quand des soldats l’ont abattu. L’armée a gardé le corps trois jours, raconte-t-elle, pour abattre quiconque viendrait le chercher. Elle a passé deux ans dans la forêt avec ses enfants. Les séparatistes qui y campaient ne les ont jamais attaqués : ils prévenaient avant d’affronter l’armée et allaient acheter des médicaments pour les malades. C’est l’armée qui les a chassés, les tenant tous pour complices. Claudette a rejoint Douala avec trois de ses enfants. Elle fait des ménages à la journée, souvent sans être payée.

Dans la chambre où sa famille dort à cinq dans deux lits, des uniformes scolaires pendent au mur. Sa fille aînée, Abigail, termine des études de droit à l’université de Buea. Elle a choisi la spécialité droit et genre à cause des violences faites aux femmes qu’elle a vues. Elle voudrait voir le Cameroun réuni.

Ange a seize ans. Des coups de feu ont réveillé sa famille une nuit, dans leur village du Nord-Ouest. Son père a été abattu sur la route, sa mère tuée pendant la traversée d’un cours d’eau. Avec sa grande sœur et son petit frère, elle a marché cinq semaines jusqu’à Douala, en dormant dans la forêt sur des feuilles de bananier, ensuite dans la rue, puis dans des maisons abandonnées, jusqu’à ce qu’on les accueille à Makepe Missoke. Qui les a attaqués ? « Les Amba », répond-elle en désignant le groupe séparatiste. Elle et son amie Lorina viennent d’être mises dehors de leur école, les frais annuels de scolarité n’ayant pas été payés. « Nous n’avons pas assez de fonds », explique le chef Dr Joseph Mofor, dont l’association paie, en tout ou en partie, la scolarité des enfants du camp. Au 21 septembre, 177 des 223 enfants du registre allaient à l’école.

« Sur dix personnes tuées, sept sont anglophones, tuées par les militaires ou par les séparatistes. »

Felix Agbor Nkongho Balla

C’est la peur de l’armée qui a poussé Jessica dans les rangs d’en face. Son petit ami était un combattant du groupe séparatiste Black Tiger. Elle a eu peur que les militaires, faute de le trouver, la prennent à sa place. Elle est partie en brousse en 2016, a porté des munitions au front, en est sortie en 2018 sans métier. Elle élève seule un enfant. « Je regrette », dit-elle, en ajoutant qu’elle n’avait pas le choix. Au centre de désarmement, démobilisation et réintégration de l’État, à Tiko, elle apprend à tresser, sous une affiche qui dit non à l’exploitation et aux abus sexuels. La visite est encadrée : l’administration a choisi les ancien·es combattant·es mis à la disposition des médias.

Constance, elle, vient de Kumba dans le Sud-Ouest. Ses deux fils ont été abattus au marché et son mari dans un débit de vin de palme, lors de fusillades qu’elle attribue aux militaires. Elle est malade, ne se déplace plus, et n’a pas de quoi acheter les médicaments qu’on lui a prescrits. À Kumba, les nuits de fusillade, elle dormait dans les églises. Elle vit maintenant au camp de Makepe Missoke avec un autre fils, Christopher, qui lui fait à manger quand il y a de quoi. Sur le mur de sa chambre, une photographie de son mari et quelques jouets pour les visites de ses petits-enfants.

Ces femmes n’ont pas vécu la même guerre. Les séparatistes ont épargné la famille de Claudette et fait évacuer le village de Célestine. Ils ont tué les parents d’Ange. L’armée a abattu le mari de Claudette. D’un récit à l’autre, les mêmes hommes sont des protecteurs, des tueurs, la raison de partir. Pour les deux camps, un homme en âge de combattre est un combattant, suspect pour l’armée, recrue forcée pour les séparatistes.

Richard, lui, était un homme. Il a été touché par balle le 23 mars 2023 à Bamenda, dans un échange de tirs entre l’armée et les séparatistes. La balle a atteint le tibia. Un cancer de l’os a été diagnostiqué l’année suivante et la jambe a été amputée le 4 octobre 2024, mais le cancer s’était déjà propagé. Il vivait loin du camp, à Bomkoul Nsapé, à l’autre bout de Douala, aidé par l’association du chef Dr Joseph Mofor. Le 22 septembre, il était sous perfusion, une infirmière lui tenant les mains. Il est mort le 28. Dans les cahiers du chef, il est le trente-quatrième mort du camp depuis 2017.

Rentrer ? Constance, elle, ne quitte plus son lit. La question ne se pose pas. Mais Célestine n’hésite pas : son plus grand souhait, dit-elle, c’est de retourner à Bamenda, parce que la vie à Douala est trop dure. Là-haut, elle cultivait un champ et vendait sa récolte au marché. Mais l’un de ses enfants, resté chez sa tante à Bamenda, n’allait plus à l’école : les séparatistes avaient imposé un couvre-feu jusqu’au 1er octobre. Claudette aussi voudrait rentrer. Deux choses l’en empêchent : sa maison a été brûlée, et elle n’a pas de quoi louer ni recommencer. Sa fille Abigail est plus catégorique. « Non, pas maintenant. » Là-bas, dit-elle, il n’y aurait qu’un toit : pas de commerce, pas de capital, rien pour manger.

Pour comprendre ce qui les attend là-haut, il faut monter à Buea, à une heure de route, l’endroit le plus proche de Douala où les Amba Boys sont encore actifs.

Quel avenir pour le NOSO ?

Buea est la capitale de la région du Sud-Ouest. Dans le quartier de Muea, la « zone rouge » témoigne de la réalité encore vive du conflit. Ici, les murs d’une maison du carrefour de Slaughter House portent des impacts de balles. Derrière, la brousse d’où surgissent fréquemment les Amba Boys. Au commissariat, dans le bureau de l’adjoint, sous le portrait du président Paul Biya, on interroge les suspects ramassés après chaque attaque. La plupart ressortent faute de preuves. « On ne sait pas qui sont les Amba, pour la plupart. C’est vous, moi, lui, ils peuvent être partout. Parfois ils passent devant le commissariat et tirent une rafale », dit l’adjoint.

Felix Agbor Nkongho Balla compte la guerre autrement. « Sur dix personnes tuées, sept sont anglophones, tuées par les militaires ou par les séparatistes. » Et parmi ceux et celles qui sont partis : « Sur dix, huit ne rentreront pas. » Il veut dire que leurs enfants grandissent à Douala, deviennent bilingues, et que les villages leur paraîtront petits.

Eske Kuffo, leader du Strength of Youth Movement, qui dit vouloir se présenter aux législatives de 2027, nous reçoit le lendemain d’une nuit où un coup de feu a éclaté alors qu’il était dehors. « Personne ne peut nous aider mieux que nous-mêmes. » Pas des sacs de riz, dit-il, mais des écoles gratuites, des hôpitaux gratuits, et un fonds pour que les familles déplacées reprennent le travail. En attendant, ce qui tient à Makepe tient sans l’État : un registre dans un cahier, des frais de scolarité payés quand on peut, un fils qui cuisine pour sa mère, et une femme qui part chaque matin vendre la soupe aux ouvriers. Ce que la guerre laisse derrière elle, ce sont les femmes qui le portent. Demain, à 5 h 47, Célestine sera de retour au marché.

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