Dans un contexte où la violence chez les jeunes fait couler de l’encre dans les médias, l’Observatoire des inégalités raciales au Québec invite à faire preuve de prudence face au récit d’une augmentation généralisée de la violence et à repenser plus largement la manière dont la violence est définie et prise en charge.
Depuis quelques années, la violence chez les jeunes est fréquemment évoquée dans les médias québécois. On peut penser à la violence verbale ou physique entre élèves ou à l’encontre du personnel enseignant, aux crimes violents liés aux gangs de rue, sans oublier les récentes révoltes jugées violentes de jeunes d’ici et ailleurs dans le monde pour de meilleures conditions d’éducation.
Dans le cadre du dernier numéro de sa revue Égalités paru début octobre, l’Observatoire des inégalités raciales au Québec (OIRQ) a analysé une cinquantaine d’articles portant sur la violence et les jeunes publiés dans les médias québécois au cours des trois dernières années. L’équipe de recherche soutient que le discours médiatique participe à la construction d’« un imaginaire de crise qui naturalise l’idée d’une urgence d’agir », en mettant de l’avant certaines formes de violence dans le milieu scolaire et en invisibilisant les conditions institutionnelles et sociales qui auraient contribué à leur émergence.
S’appuyant sur une littérature états-unienne et canadienne, ainsi que sur des observations d’acteur·trices communautaires québécois, l’équipe de recherche estime que les mesures mises en place par les autorités face à cette « urgence d’agir » seraient peu efficaces et pourraient avoir des répercussions disproportionnées sur les jeunes racisé·es.
De quelle violence parle-t-on?
En effectuant une recherche par les mots-clés « violence » et « jeune », l’équipe de recherche constate que la plupart des articles qui en ressortent se focalisent sur les comportements perçus comme violents des jeunes, tandis que peu d’articles traitent de ce que la littérature scientifique définit comme « violence institutionnelle », dont iels sont victimes.
« L’une des premières causes de la violence chez les jeunes, c’est leurs déterminants sociaux, c’est-à-dire le fait qu’ils n’ont pas accès au logement, à des conditions d’apprentissage égales, et vivent du racisme systémique, etc. C’est ça qui va créer un sentiment d’injustice, un sentiment de révolte, qui sont légitimes », souligne en entrevue Fella Hadj Kaddour, chercheuse à l’OIRQ.
« Ensuite, quand ces jeunes se révoltent, [iels] ne vont pas nécessairement se révolter de manière pacifique, mais c’est ça qu’on va définir comme violence, alors que son origine, c’est la violence des institutions qui détiennent le monopole de la redistribution des ressources et qui créent des inégalités », analyse la chercheuse.
Elle déplore, par exemple, que les mobilisations actuellement menées par les jeunes en France s’étendant à partout dans le monde, y compris au Québec, notamment à l’École polyvalente Saint-Jérôme, soient principalement présentées comme de la violence émanant de la jeunesse.
« Dans le discours politique dominant, on a tout intérêt à définir la violence comme étant la violence de petits groupuscules de personnes, donc à individualiser la violence pour effacer la plus grande des violences qui est la violence institutionnelle », dénonce la chercheuse.
L’OIRQ remarque également que l’école devient « le théâtre de mise en récit » de la violence chez les jeunes. Dans ce récit que l’équipe de recherche qualifie d’« alarmiste », les jeunes perçu·es comme responsables des violences constituent une menace pour leurs pairs et les enseignant·es. Certains articles suggèrent même que l’augmentation de la violence dans les écoles aggrave la pénurie de personnel scolaire en poussant certain·es enseignant·es à démissionner.
« Sauf qu’il n’y a aucune étude qui montre cette corrélation, mais on trouve plus de corrélations entre le sous-financement des écoles, le burn-out des professeur·es et leur départ précipité », critique Fella Hadj Kaddour.
Violence et jeunesse racisée
Selon l’OIRQ, bien que les articles analysés ne mentionnent pas l’origine ethnique des jeunes perçu·es comme responsables des violences, les réactions dans l’espace public ont néanmoins tendance à les associer aux communautés racisées.
L’équipe de recherche estime que l’absence de prise en compte des dimensions raciales pourrait au contraire renforcer des préjugés, car les récits mélangeant des réalités hétérogènes ne permettent pas d’exposer les facteurs structurels et systémiques qui contribuent spécifiquement à l’émergence de la violence chez les jeunes racisé·es, comme les discriminations raciales et les inégalités sociales.
« On a tout intérêt à individualiser la violence pour effacer la plus grande des violences qui est la violence institutionnelle. »
Fella Hadj Kaddour, OIRQ
Par exemple, une récente étude sur la santé mentale des jeunes québécois·es d’origine maghrébine, publiée en septembre dernier par le Centre d’Écoute et d’Aide pour les Maghrébins au Québec (CEAMQ), indique entre autres que la précarité familiale liée à l’immigration, l’islamophobie, le profilage racial, la discrimination sur le marché du travail ont de forts impacts sur la santé mentale des jeunes de la communauté et constituent des facteurs de vulnérabilité face au recrutement par les réseaux criminels.
« Un jeune qui ne se sent reconnu ni à l’école, ni par la police, ni sur le marché du travail trouve dans le réseau criminel un sentiment d’appartenance, une rémunération immédiate et une forme de reconnaissance sociale », note le CEAMQ.
La même étude rappelle le fait que les jeunes impliqués dans des crimes violents en sont aussi les victimes : depuis 2019, environ 79 jeunes d’origine maghrébine ou arabe ont perdu la vie à Montréal, en raison de la violence associée aux réseaux criminels. « Ce chiffre, qui repose sur les recoupements des données médiatiques, policières et communautaires, n’a pas d’équivalent dans les statistiques officielles », souligne le CEAMQ.
En entrevue, le chercheur principal, El Amine Serhani, déplore que les politiques publiques s’intéressent peu aux facteurs systémiques qui poussent des jeunes, souvent des mineurs, à s’impliquer dans des crimes violents, ou aux séquelles traumatisantes que ces tragédies infligent à la communauté.
Dans le même esprit, l’OIRQ dénonce l’« adultification » des jeunes racisé·es, un phénomène largement documenté dans la littérature scientifique, qui consiste à percevoir les mineurs racisés comme plus responsables et moins innocents que leurs pairs du même âge, plutôt que comme des enfants ayant besoin de soutien affectif, matériel et institutionnel.
Comment la violence est-elle prise en charge?
Pour l’OIRQ, si le discours médiatique cadre la violence chez les jeunes comme un problème de comportements individuels, les mesures adoptées par les autorités et les institutions s’inscrivent dans la même logique. Elles se concentrent sur la gestion des manifestations visibles du problème, plutôt que de s’attaquer aux conditions scolaires, institutionnelles et sociales qui contribuent à leur émergence.
« Les solutions mises de l’avant sont majoritairement punitives, reposant sur un renforcement des mesures disciplinaires et une intensification de la surveillance », remarque l’étude. L’OIRQ s’inquiète notamment du renforcement de la présence policière dans les écoles.
Depuis 2022, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) déploie dans les écoles des équipes d’intervention composées de policier·ères et de spécialistes civil·es en cas de signalement, en plus des agents sociocommunautaires qui intervenaient déjà auprès des jeunes à travers des activités de sensibilisation dans des espaces scolaires. Ces équipes travaillent en étroite collaboration avec les écoles, mais aussi avec d’autres institutions comme la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) et les Centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux (CIUSSS).
En 2025, la Table provinciale sur la sécurité scolaire a mis en place un cadre de référence sur la présence policière en milieu scolaire, ce qui témoigne, selon l’OIRQ, d’une « volonté institutionnelle d’encadrer, plutôt que de remettre en question, la collaboration entre écoles et services policiers ».
Ces dernières années, des médias parlent d’une hausse « préoccupante » des interventions policières dans les écoles comme un signe d’augmentation de la violence. Or, toutes les interventions ne représentent pas nécessairement un délit commis, certain·es acteur·trices du milieu scolaire estime que la hausse s’expliquerait en partie par des mécanismes de signalement plus accessibles et par une présence policière soutenue dans les espaces scolaires.
« Les solutions mises de l’avant sont majoritairement punitives, reposant sur un renforcement des mesures disciplinaires et une intensification de la surveillance. »
OIRQ
L’OIRQ remet en question le fait que la police s’impose comme une solution évidente à la violence en milieu scolaire, alors que sa présence pourrait avoir des répercussions disproportionnées sur des jeunes racisé·es, dont les interactions avec les forces de l’ordre sont marquées par des expériences de profilage racial et de violence.
La chercheuse cite l’étude menée par Victor Armony, Mariam Hassaoui et Massimiliano Mulone en 2019, selon laquelle les personnes noires et autochtones ainsi que les jeunes arabes ont entre quatre et cinq fois plus de chances de se faire interpeller par la police. Elle invoque aussi les dernières révélations concernant seize policiers du poste 39 du SPVM à Montréal-Nord, accusés d’actes racistes répétés et coordonnés, y compris d’avoir collectionné comme « trophées » des locks de personnes noires interpellées.
« Beaucoup d’études menées aux Etats-Unis mais aussi au Canada montrent que la présence policière a des impacts disproportionnés sur les élèves racisés qu’on est plus susceptibles de surveiller, de sanctionner et de judiciariser. Ça s’inscrit dans cette théorie de school-to-prison pipeline (pipeline école-prison), [selon laquelle] il y a un ensemble de mécanismes institutionnels qui contribuent à orienter les jeunes, en particulier les jeunes racisé·es, vers des trajectoires de judiciarisation », ce qui reproduit et renforce les inégalités raciales, explique Fella Hadj Kaddour.
Selon elle, au lieu de miser sur la punition et la surveillance, il faut construire des infrastructures sociales capables de prévenir la violence en amont, comme l’accès au logement, le soutien communautaire, les ressources en santé mentale et en éducation. Elle partage la position du milieu communautaire, qui propose d’envisager la question de violence comme un enjeu de santé publique et non de sécurité publique, et de réorienter le budget policier qui ne cesse d’augmenter vers les services publics et communautaires.
Cet article a été produit grâce à la contribution financière de l’Initiative de journalisme local.

