À l’aube des élections de 2022, je publiais une chronique dans laquelle je remarquais que l’enseignement supérieur ne semblait intéresser ni les chef·fes des principales formations ni les médias. Quatre ans plus tard, la situation est peut-être pire encore. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à l’avoir constaté : plus tôt ce mois-ci, le recteur de l’UQAM, Stéphane Pallage, en a fait le thème d’une sortie. Même constat du côté d’une alliance syndicale qui organisait, le 22 septembre, une grande mobilisation nationale sous le thème « L’université, un bien commun : investir dans nos universités, c’est investir dans tout le Québec ».
J’ai donc décidé de me pencher de nouveau sur ce que les divers programmes électoraux proposent pour les cégeps et les universités.
CAQ : sans vision
Au moment d’écrire ces lignes, le site web hautement dysfonctionnel de la Coalition Avenir Québec (CAQ) ne comportait aucun programme électoral à proprement parler. En épluchant les annonces, on peut cependant grappiller quelques engagements touchant l’éducation supérieure.
Le parti au pouvoir propose notamment de verser 1000 $ dans le Régime enregistré d’épargne-études (REEE) de chaque bébé, de former davantage de médecins en région, d’étendre la loi 101 à la formation professionnelle et à la formation générale des adultes, ou encore d’offrir 10 000 $ aux personnes nouvellement diplômées en techniques d’éducation à l’enfance.
La CAQ ne possède donc pas de vision globale de l’éducation postsecondaire ou de la recherche. Ces mesurettes éparses ne visent pas à régler les difficultés qui frappent ces milieux, mais à séduire une base électorale composée notamment de jeunes familles et de nationalistes.
Les universités, ça n’intéresse pas le « vrai monde ».
PCQ : le néant
Pendant la dernière campagne électorale, le Parti conservateur du Québec (PCQ) n’avait pas grand-chose à dire. Pour plaire à sa base militante, toujours traumatisée par la grève étudiante de 2012, il proposait de revoir la loi encadrant la reconnaissance et le financement des associations étudiantes. Un non-enjeu qui n’intéressait déjà plus grand monde.
Les troupes d’Éric Duhaime souhaitaient ensuite légiférer afin de sauver la liberté d’expression dans les cégeps et les universités. Populaire à l’époque, la « crise de la liberté académique » était une panique morale forgée de toutes pièces par un commentariat de droite toujours enthousiaste à l’idée de manger de l’universitaire. La preuve : plus personne n’en parle. Qui sait, peut-être que l’élection de Donald Trump a magiquement tout réglé.
Ces positions témoignaient d’un désintérêt complet pour les véritables enjeux du monde postsecondaire et de la recherche. Il s’agissait avant tout de prendre part à la guerre culturelle. Pour s’en convaincre, il suffit de constater que le programme actuel du PCQ abandonne entièrement le sujet. Il faut croire qu’aucune polémique n’était disponible pour agiter l’électorat réactionnaire et anti-intellectuel.
PLQ : un peu beige
Le Parti libéral du Québec (PLQ) a le mérite de formuler quelques propositions concrètes. Il engage à faire croître le financement des universités de 5 % par année, à allouer un montant aux infrastructures, à compenser une partie des stages obligatoires et à réformer l’Aide financière aux études (AFE).
Mais le PLQ reste fidèle à lui-même. D’abord, pas question de geler ou de réduire les sacro-saints frais de scolarité. Ensuite, sa volonté de favoriser les collaborations entre la recherche universitaire et les entreprises indique que, tant pour Charles Millard cette année que pour Dominique Anglade en 2022, l’enseignement supérieur constitue d’abord et avant tout une marchandise destinée à gonfler les profits du patronat.
Signe des temps, le désintéressement total de François Legault pour l’enseignement supérieur est devenu un mot d’ordre pour l’ensemble des partis.
On en trouve la preuve dans la disparition de l’engagement visant à accroître le nombre de bourses octroyées par les Fonds de recherche du Québec. Or, ces bourses permettent justement aux chercheurs et chercheuses qui ne contribuent pas directement au PIB de continuer à enrichir le patrimoine intellectuel commun.
Autre absence notable : toute réflexion structurelle sur la précarité étudiante. L’AFE ne suffit effectivement pas lorsqu’il devient difficile de se loger et de se nourrir. Sur ces questions, le PLQ n’a rien à dire. Jean Charest serait fier.
PQ : des airs de CAQ
Comme la CAQ, le Parti québécois (PQ) ne présente pas de plan clair en matière d’enseignement postsecondaire. Ce n’est d’ailleurs pas le seul point commun entre les deux formations.
Comme leur cousine de droite nationaliste, Paul St-Pierre Plamondon et ses ouailles ne s’intéressent à l’enseignement supérieur que dans la mesure où ils peuvent marquer des points auprès d’un électorat ciblé.
L’application de la loi 101 aux cégeps en est un exemple parfait. Alors que les classes débordent, que les locaux s’effondrent, que les embauches d’enseignant·es sont insuffisantes et que les étudiant·es doivent travailler de plus en plus pour subvenir à leurs besoins de base, PSPP s’attaque à un faux problème qui ne préoccupe à peu près personne dans le milieu. L’annonce ravira cependant à ceux et celles qui n’ont pas mis les pieds dans un établissement d’enseignement depuis des décennies.
Il est bien que le PQ souhaite rémunérer les stages et investir 10 millions $ dans la santé mentale des étudiant·es, mais ce ne sont là que des pansements, insuffisants pour contenir la quantité colossale de difficultés structurelles qui minent nos institutions.
On pourrait croire, par exemple, qu’un parti nationaliste chercherait à faire rayonner ses chercheurs et ses chercheuses en accroissant leur financement. Mais non, rien.
QS: un manque de clarté
Si Québec Solidaire (QS) a toujours défendu la gratuité scolaire de la maternelle au doctorat, le parti ne cesse de tergiverser sur les modalités de sa mise en œuvre. En 2022, son programme adoptait le principe abscons de « perspective de gratuité » et prévoyait une réduction de 25 % des frais. Cette fois-ci, c’est 50 % en vue d’une gratuité à « moyen terme » (quoi que ça veuille dire). Cet entêtement solidaire à modérer artificiellement ses positions pour ne pas trop agiter la presse hostile (qui ne sera de toute façon jamais satisfaite) ne manque pas d’agacer.
Si la gauche ne se penche pas sérieusement sur ces enjeux, personne ne le fera.
Mais comme lors de la dernière campagne, c’est surtout l’imprécision de la plateforme de QS qui exaspère. C’est bien beau, la gratuité scolaire, mais qu’en est-il du financement de la recherche et des universités, de la rénovation des infrastructures, de l’aide financière aux études, du mode de gestion des institutions ou des problèmes causés par l’intelligence artificielle? Les conditions d’existence de la population étudiante constituent un enjeu capital, mais ce n’est pas tout.
QS possède cependant une qualité unique : il inscrit la précarité étudiante dans un contexte économique plus large et met de l’avant des mesures en amont, comme l’augmentation du salaire minimum, le plafonnement des loyers ou la réduction des prix de l’épicerie.
De pire en pire
Il y a quatre ans, je citais un texte du professeur à l’UQAM Michel Lacroix qui affirmait que « les universités paraissent florissantes, mais les universitaires sont mal en point, ce qui menace toutes les facettes des universités ». Force est de constater qu’il n’a pas été entendu.
Signe des temps, le désintéressement total de François Legault pour l’enseignement supérieur est devenu un mot d’ordre pour l’ensemble des partis. Ainsi, personne ne propose de réflexion globale sur le rôle et le fonctionnement des cégeps et des universités. Même certains des problèmes les plus criants ne bénéficient d’aucune attention. Par exemple, le financement de la recherche est totalement absent non seulement des programmes et des annonces, mais aussi des questions des journalistes.
Le Québec n’est pas singulier. Le mépris et la suspicion vis-à-vis de l’enseignement supérieur ou de la recherche se développent partout en Occident depuis plusieurs décennies et le phénomène s’est accéléré depuis l’avènement de l’ère Trump. Comment le Québec peut-il résister à cette vague? Je ne sais pas.
Une chose est cependant certaine : si la gauche ne se penche pas sérieusement sur ces enjeux, personne ne le fera.

