À Obock, dernière étape avant le Yémen, les migrant·es attendent de traverser le détroit de Bab el-Mandeb. Portée par l’espoir saoudien, une économie clandestine prospère autour de ce passage, impliquant aussi bien des passeurs que certains agents des autorités.

« Je ne pourrais jamais oublier la torture que j’ai subie là-bas. » Ahmed a 19 ans. Ses bras portent des cicatrices épaisses, boursouflées. Autour de lui, une centaine de migrant·es avancent sans s’arrêter, sous une chaleur écrasante, sans la moindre ombre à l’horizon. À quelques kilomètres d’Obock, dans le désert au pied des monts Mabla, il revient sur son passage à la frontière saoudienne trois mois plus tôt. Les autorités l’ont arrêté, battu, puis expulsé. Son regard se trouble lorsqu’il évoque ces violences. « Mes amis qui étaient avec moi sont morts à cause des tortures saoudiennes. »

Il a déboursé plus de 800 dollars canadiens pour rejoindre l’Arabie saoudite, porté par la promesse d’un réseau de passeurs : là-bas un emploi l’attend, de quoi faire vivre sa famille. « Mon rêve était de partir de l’Éthiopie, de trouver du travail, de gagner ma vie. »

Chaque année, des centaines de milliers d’Éthiopien·nes empruntent la route migratoire de l’Est. En 2025, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a recensé plus de 200 000 entrées à Djibouti en provenance d’Éthiopie. 85 % déclaraient vouloir rejoindre l’Arabie saoudite. Iels fuient la guerre, la conscription forcée, la pauvreté ou l’absence de perspectives. 

Pour rejoindre le Golfe, iels traversent d’abord Djibouti à pied, puis la mer Rouge vers le Yémen, sur des embarcations surchargées, avant de poursuivre leur chemin vers leur destination finale. Le trajet dure des semaines. Il coûte plusieurs centaines, voire milliers de dollars, versés à une chaîne d’intermédiaires qui se relaient de région en région. Une partie de cet argent, selon plusieurs témoignages recueillis sur place, finit dans les poches des autorités djiboutiennes censées, en principe, les arrêter.

L’exil forcé

À quelques kilomètres d’Obock, au nord de Djibouti, le paysage est aride. La végétation, brûlée par le soleil, semble morte depuis des années. La température dépasse les 50 °C. « Presque la moitié d’entre nous sont morts en chemin. On est obligés d’abandonner leurs corps et de continuer », raconte Teddy, le regard hagard. Il marche depuis dix jours aux côtés d’une centaine d’autres Éthiopien·nes.

Teddy vient du Tigré, au nord de l’Éthiopie. Il fuit la guerre et l’enrôlement militaire forcé. Depuis mai 2026, les recrutements forcés s’intensifient dans la région. Début juin, le Front de libération du peuple du Tigré a menacé les réfractaires de sanctions pouvant aller jusqu’à la peine capitale. « Je sais que je peux mourir, être arrêté ou torturé. Mais est-ce que j’ai vraiment le choix? Si je dois mourir, je préfère mourir sur cette route en essayant de sauver ma vie et celle de ma famille que mourir dans une guerre que je n’ai pas choisie. »

D’autres fuient la faim plutôt que les armes. Pour les zones pastorales d’Éthiopie, les terres sont de moins en moins rentables. « Nous subissons de longues périodes sans précipitations, puis de fortes pluies qui inondent nos cultures », raconte Youssouf, 24 ans, lui aussi Tigréen. Dans un pays où le revenu mensuel moyen avoisine les 125 dollars canadiens, partir devient, pour beaucoup, la seule issue. 

Pour convaincre, les réseaux de passeurs brandissent les grands chantiers saoudiens de la Vision 2030 et de la Coupe du monde 2034. La promesse de nombreux emplois et l’image d’un royaume en quête de main-d’œuvre poussent des milliers de jeunes à emprunter cette route.

Les réseaux de Dilal

Pour atteindre le Golfe, les migrant·es passent par une chaîne d’intermédiaires. « Nous faisons appel à un facilitateur, qu’on appelle dilal », explique Teddy. « Il organise le voyage et nous met en contact avec un autre dilal, puis un autre, de relais en relais. Tous se connaissent et travaillent ensemble dans un réseau qui relie le Tigré au Yémen en passant par Djibouti. »

Sur la route, même l’eau et la nourriture deviennent source de profit. « Les habitants voyant que nous sommes des migrants, nous vendent tout beaucoup plus cher. Une bouteille d’eau qui coûte normalement 100 birrs (0,86 $) est vendue jusqu’à 250 birrs (2,14 $), et n’est parfois même pas potable! Même la nourriture qu’on achète est parfois périmée! », poursuit Teddy.

Une économie qui profite à chaque maillon

À quelques kilomètres d’Obock, dissimulées dans les reliefs, quelques daboïtas, habitations des Afars, un peuple semi-nomade originaire de la Corne de l’Afrique. Sous une tente de fortune, une centaine de migrant·es sont rassemblé·es autour de trois hommes d’une quarantaine d’années. C’est la dernière étape avant la traversée. Ils y règlent leur passage. Les migrant·es évitent de transporter de l’argent liquide. Ils emportent le numéro de téléphone d’un proche chargé d’effectuer les virements aux passeurs à chaque étape de la route.

Omar, l’un de ces trois hommes, ne se cache pas : « Mon travail n’est pas normal, je sais, je participe à un trafic d’êtres humains. Je prends de l’argent à des gens qui n’en ont pas. » Mais dans cette région où les opportunités économiques sont quasi inexistantes, ce trafic fait vivre des familles entières. « Nous sommes dépendants financièrement de ce trafic de migrants. Ce travail permet de nourrir toute ma famille. Pas seulement ma femme et mes enfants. Mais mes frères et sœurs, et leurs enfants aussi », poursuit Omar.

Abdo, 19 ans, a quitté l’école après la classe de troisième. Il guide désormais les migrant·es à moto, chaque nuit, jusqu’au littoral de Godoria, où iels embarquent pour le Yémen. Il leur vend aussi de l’eau, de la nourriture. Pour chaque migrant·e, il perçoit 100 francs djiboutiens (quatre-vingt-six cent). « Les autorités djiboutiennes ne nous empêchent pas d’exercer notre activité », affirme-t-il. Lorsqu’il rencontre un barrage de police, il dit verser de l’argent aux agents pour poursuivre sa route. « Certains membres des forces de sécurité acceptent ces paiements en raison de la faiblesse de leur rémunération. »

Cette complicité ne s’arrête pas aux checkpoints de terre. Elle remonte jusqu’en mer. Nour, garde-côte djiboutien, décrit le cas d’un commerçant d’Obock qui utiliserait ses bateaux de pêche pour transporter des migrant·es. « Ses bateaux arrivent vides, prétextant aller pêcher, puis repartent remplis. Il prévient les autorités et leur verse de l’argent pour qu’elles le laissent tranquille. » Selon Nour, les autorités, parfois, ferment les yeux. « On l’attrape de temps en temps pour qu’il donne de l’argent, puis il repart. » Nour admet avoir lui-même accepté 400 dollars américains d’un capitaine intercepté, pour le laisser repartir. Il reçoit parfois des consignes directes : « Le soir, il [le commerçant d’Obock] m’appelle et me dit : “Nour, j’ai deux bateaux qui sortent, laisse-les.” Alors je les laisse passer. »

Nour n’est pas seul à le reconnaître. Plusieurs agents confient l’existence de protections dont bénéficieraient certains réseaux de passeurs, en échange de pots-de-vin. Du facilitateur à moto jusqu’à l’agent en uniforme, c’est un même système qui s’enrichit : la détresse des un·es est devenue le gagne-pain des autres, jusque dans les rangs de l’État censé les protéger.

Une mer qui engloutit

Chaque nuit, à marée haute, deux à trois embarcations surchargées prennent la mer depuis les plages au nord d’Obock. Près de 150 migrant·es sont entassé·es dans chacune. Le coût de la traversée peut dépasser les 240 dollars canadiens, selon les réseaux de passeurs. Sur le sable, des vêtements, des chaussures et des bouteilles d’eau abandonnés restent après les départs. Plus loin, des barques incendiées témoignent des tentatives de démantèlement des réseaux de passeurs par les autorités djiboutiennes.

La plupart ne savent pas nager. Beaucoup découvrent la mer pour la première fois. « J’ai essayé d’aller au Yémen, mais le bateau a chaviré et coulé. Je suis revenu vers Djibouti à la nage. Nous étions environ 200. Une centaine sont morts. Je fais partie de ceux qui ont survécu », confie Mohammed. Malgré le naufrage, il compte repartir.

Pour celles et ceux qui survivent au voyage, certain·es sont utilisé·es comme « mules » pour transporter de la drogue, en échange d’un passage facilité. À la frontière saoudienne, celles et ceux qui sont intercepté·es risquent la détention, la torture, l’expulsion, voire la condamnation à mort. Le 27 juillet 2026, cinq Éthiopien·nes ont été exécuté·es en Arabie saoudite après leur condamnation pour trafic de haschich, à l’issue de procès expéditifs, sans avocat ni interprète, selon Human Rights Watch. Depuis le début de l’année, au moins 17 Éthiopien·nes ont été exécuté·es pour des infractions liées à la drogue. Près de 80 autres seraient sous le coup d’une exécution imminente.

Rafles et violences

Faute de moyens, de nombreux migrant·es interrompent leur voyage à Obock ou à Tadjourah, parfois pour des mois, enchaînant les emplois précaires pour financer la suite de leur périple. Certain·es rejoignent Djibouti-Ville pour y travailler en attendant de reprendre leur route. 

Mais dans la capitale, les autorités multiplient les rafles pour « nettoyer » les rues de leur présence. Les interpellations sont brutales. Plusieurs jeunes femmes, dont des mineures, racontent avoir dû « payer de leur corps » pour être libérées et éviter leur renvoi en Éthiopie. Des hommes racontent avoir été battus, puis soumis au travail forcé sur des chantiers, en échange de leur liberté.

Malgré tout, la route ne se tarit pas. « J’ai perdu tout mon argent, mais je retenterai », dit Mohammed. Ahmed non plus n’a pas renoncé. Ses cicatrices n’ont pas suffi à le convaincre de rester.

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