En Espagne, la suspension du permis de résidence temporaire accordé pour des raisons humanitaires fait planer une ombre sur la plus importante communauté vénézuélienne d’Europe. Pour plusieurs, les récents séismes et l’inflation galopante ont réduit la perspective d’un retour au pays, ébauchée, en début d’année, après l’enlèvement du président Nicolás Maduro par les États-Unis.
Les portes du Consulat général du Venezuela à Madrid viennent à peine d’ouvrir et le thermomètre frôle déjà les 30 degrés Celsius. À l’ombre d’un échafaudage, une trentaine de personnes attendent leur tour, immobiles. Seul mouvement perceptible : les va-et-vient de pochettes plastiques, improvisées en éventails, dans lesquelles s’empilent les formulaires de réclamation d’acte de naissance ou de renouvellement de passeport. Des documents qui serviront ensuite à faire la queue devant d’autres bureaux, ceux de l’immigration.
Une jeune femme, dossard du Haut Comissariat des Nations unies pour les réfugiés sur le dos, arpente la file de long en large, défiant la torpeur de Madrid, à la recherche de dons. « Nous savons qu’avec le tremblement de terre, beaucoup d’entre eux envoient déjà de l’argent », admet-elle, sans se laisser décourager. Elle compte bien profiter des lenteurs de l’administration pour gagner de nouveaux donateur·ices. Sur le trottoir d’en face, une banderole suspendue à l’entrée de l’église Santa Teresa y Santa Isabel répond à ses prières : « La patience obtient tout ».
En ce début juillet, rien n’est moins vrai pour les Vénézuélien·nes installé·es en Espagne.
Le 12 juin dernier, quelques jours avant les séismes au Vénézuéla qui ont coûté la vie à plus de 5 200 personnes selon les derniers bilans, l’Espagne a mis fin à la délivrance des permis de résidence temporaire pour des raisons humanitaires. Ce permis spécial avait été instauré en 2019 pour faciliter l’accès à la protection internationale aux ressortissant·es du pays, fuyant la crise économique et la répression politique.
À contre-courant du plan de régularisation
La mesure intervient en marge de l’entrée en vigueur du nouveau Pacte européen sur la migration et l’asile de l’Union européenne (UE), le 12 juin dernier. Cette réforme marque un tournant répressif dans la gestion des politiques migratoires européennes. Parmi ses objectifs : renforcer les contrôles aux frontières par les États-membres et uniformiser leurs gestions des migrations.
Le ministère de l’Intérieur espagnol a justifié la suspension du permis de résidence temporaire pour des raisons humanitaires par le devoir de conformité à l’égard du règlement 2024/1347 du Pacte. Celui-ci a pour objectif l’« harmonisation » des critères « pour l’identification des personnes qui ont réellement besoin d’une protection internationale » – invalidant, de ce fait, le permis spécial accordé jusqu’alors par l’Espagne, selon ses propres critères.
D’après l’avocate en droit de l’immigration, Máchelin Díaz, la suspension du permis devrait affecter principalement les ressortissant·es vénézuélien·nes « arrivé·es trop tard », soit après le 12 juin. Ils et elles ne sont pas non plus éligibles au plan de régularisation massif de sans-papiers mené par le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez, limité à ceux et celles se justifiant de cinq mois de présence sur le territoire espagnol avant le 1er janvier 2026.
Les ressortissant·es vénézuélien·nes qui détenaient déjà le permis de résidence temporaire pour des raisons humanitaires ne pourront désormais plus le renouveler, ni faire l’objet d’une demande de réunification familiale. Les autorités assurent que d’autres voies de régularisation seront ouvertes aux ex-détenteur·ices du permis.
Les Vénézuélien·nes n’ont pas besoin de visa touristique pour se rendre en Espagne, où ils et elles ont ensuite le droit de demander l’asile. Cependant, seulement 3 % des demandes d’asile de Vénézuélien·nes dans l’UE aboutissaient à une reconnaissance du statut de réfugié en avril 2026, d’après l’Agence européenne pour l’asile (AUEA).
L’avocate explique ce très faible taux de reconnaissance par le fait que « leurs cas ne sont pas évalués sur une base individuelle ». Avec la résidence pour raisons humanitaires, toutes les demandes de protection internationale ont « été mises dans le même sac », dénonce-t-elle, regrettant de voir l’ensemble des Vénézuélien·nes considéré·es comme des « migrants économiques », occultant la dimension politique de leur exil.
Le permis de résidence temporaire pour des raisons humanitaires suspendu, Máchelin Díaz craint donc de voir nombre d’entre elles et eux se retrouver sans-papiers, sans permis spécial, ni accès à l’asile. En 2025, les ressortissant·es vénézuélien·nes étaient les plus représenté·es chez les demandeur·euses d’asile dans l’UE, 94 % d’entre eux et elles étant enregistré·es en Espagne, selon l’AUEA.
Mais « les voies [d’immigration] légales ou sûres sont bloquées », déplore l’avocate, de Madrid à Strasbourg, où le Parlement européen multiplie les mesures anti-immigration. La dernière en date : l’adoption du « Règlement retour », qui vise à faciliter l’expulsion vers des pays tiers de personnes en situation irrégulière sur le territoire européen.
« L’asile n’existe plus nulle part »
Des tours de boîtes en carton et la sonnerie incessante d’un téléphone occupent les jours et les nuits sans sommeil de Sergio Contreras depuis le 24 juin. Le défenseur des droits humains, réfugié en Espagne, est à la tête d’une opération de coordination d’envoi d’aide humanitaire aux régions du Venezuela touchées par le double séisme meurtrier, dont le bilan continue d’augmenter.
« La nature nous a donné un autre coup », soupire-t-il, le souffle raccourcit par l’épuisement. « Mais le séisme est avant tout institutionnel », témoignant d’une « faillite » de l’État, de son système de santé et de son armée, aux abandonnés absents les premiers jours suivant le drame. En plus d’agir comme un révélateur des faiblesses de l’État, la catastrophe pourrait aggraver la situation économique du pays, avec des pertes estimées à 6,7 milliards USD par les Nations unies, soit 6 % du PIB.
Les colis de médicaments, de matériel de premiers soins et d’hygiène préparés par Sergio et son équipe bénévole sont une goutte d’eau dans l’océan des besoins, croit savoir Carlos Pinto. Mais « grâce à Dieu, ça me change les idées », lâche-t-il, tout sourire, au volant de la camionnette qui lui permet de transporter matériel et bénévoles jusqu’à un entrepôt de la commune d’Arganda del Rey, en périphérie de Madrid. Son enthousiasme contagieux porte pourtant le deuil d’un frère, mort sous les décombres de La Guaira, épicentre du séisme.
Pour lui, l’enlèvement de Maduro pavait la voie à un possible retour. « Le tremblement de terre a retardé les plans de vie de millions d’entre nous », croit Sergio Contreras, ou les ont carrément anéantis : « le lieu dont ils sont partis n’existe plus, leur maison est tombée, leurs voisins sont morts ».
S’il cultive un espoir modéré de voir la situation s’améliorer rapidement au Venezuela, le militant appelle à une réponse politique ambitieuse de la part de l’Espagne : la reconnaissance du statut de réfugié climatique pour les victimes du séisme, voire un rétablissement du permis de résidence temporaire pour des raisons humanitaires.
