Bifan Sun Journaliste – Initiative de journalisme local · Pivot
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Le 6 mai, la Caisse de dépôt et placement du Québec a publié son rapport annuel détaillant ses investissements en 2025. L’institution qui gère l’argent de plus de six millions de Québécois·es à travers plusieurs régimes publics de retraite et d’assurance investit toujours dans quelques dizaines de compagnies impliquées dans des violations des droits humains et du droit international commises par Israël en Palestine, malgré les appels répétés de la société civile à son désinvestissement.

En date du 31 décembre 2025, la Caisse de dépôt et placement du Québec (la Caisse) investissait 25,6 milliards $ dans 80 entreprises identifiées par les Nations Unies ou par des organismes de la société civile comme étant impliquées dans l’occupation et la colonisation du territoire palestinien par Israël, ainsi que dans ses actes génocidaires à Gaza, ce qui représente 4,9 % de son actif total. C’est ce que révèle une analyse préliminaire réalisée par la Coalition du Québec URGENCE Palestine (la Coalition) et le Mouvement pour une paix juste sur le rapport annuel 2025 de la Caisse.

Comparés à ses investissements de 27,4 milliards $ dans 76 entreprises ciblées par les mêmes organismes en 2024, les investissements problématiques de la Caisse en 2025 n’ont pas significativement changé.

Au cours des deux dernières années, la Coalition a rassemblé une cinquantaine de groupes syndicaux et d’organismes communautaires partout dans la province et a mené la campagne « Sortons la Caisse des crimes en Palestine ». Plusieurs syndicats et municipalités ont aussi adopté des résolutions en faveur du retrait de la Caisse des compagnies complices des crimes israéliens.

Dans son rapport intitulé « D’une économie d’occupation à une économie de génocide », publié en juin 2025, la rapporteuse spéciale de l’ONU, Francesca Albanese, a d’ailleurs explicitement dénoncé les investissements de la Caisse dans plusieurs compagnies mises en cause par les Nations Unies.

Investissements dans des géants complices d’Israël

Selon l’analyse de la Coalition, au 31 décembre 2025, la Caisse investissait dans 27 compagnies d’armement pour un total de 3,9 milliards $, soit 500 millions $ de plus qu’en 2024.

En l’espace d’un an, la Caisse a acquis près de 500 000 actions de RTX, le deuxième plus grand fabricant d’armements au monde, portant son investissement total à 125,5 millions $, contre 0,1 million $ à la fin de 2024. Selon la documentation de l’organisme pacifiste American Friends Service Committee (AFSC), le géant étasunien fournit à l’armée israélienne notamment des missiles air-sol guidés pour ses avions de chasse F-16.

Au cours de la même période, la Caisse a aussi multiplié ses avoirs dans L3Harris, le dixième plus grand fabricant d’armements au monde, passant de 22,7 millions $ à 153,7 millions $. Selon AFSC, les composants fabriqués par L3Harris sont intégrés dans de nombreux systèmes d’armes utilisés par Israël, comme les kits JDAM de Boeing et l’avion de chasse F-35 de Lockheed Martin.

Bien que la Caisse ait réduit de moitié ses investissements dans General Dynamics, elle détenait toujours 44,7 millions $ dans ce géant de la défense qui fournit à l’armée israélienne une variété d’armements, notamment des bombes de la série MK-80, qui ont été larguées sur des zones densément peuplées à Gaza.

D’ailleurs, un rapport publié en juillet dernier a révélé que la division General Dynamics Produits de défense et Systèmes tactiques – Canada, dont les usines et le siège social se trouvent au Québec, avait expédié trois lots de cartouches de Montréal à Tel-Aviv entre avril 2024 et juillet 2025.

De plus, la Caisse continue d’investir davantage dans des géants de la technologie fournissant des services de stockage infonuagique et d’intelligence artificielle au gouvernement et à l’armée israéliens, qui ont été utilisés dans des attaques contre la population civile de Gaza ou dans la surveillance des Palestinien·nes en Cisjordanie occupée. En décembre 2025, la Caisse détenait un total de 10,5 milliards $ dans Alphabet (la société mère de Google), Amazon et Microsoft.

Mardi, lors de l’étude des crédits budgétaires du ministère des Finances à l’Assemblée nationale, la députée de Québec Solidaire, Alejandra Zaga Mendez, a interrogé le président et chef de direction de la Caisse, Charles Émond, au sujet des investissements dans des entreprises impliquées dans l’occupation israélienne du territoire palestinien et dans le génocide à Gaza.

Charles Émond s’oppose fermement à l’affirmation selon laquelle la Caisse appuie « le conflit » par le biais de ses investissements, qualifiant cette allégation d’« amalgame dangereux ».

Il argumente que beaucoup d’entreprises visées par les campagnes de désinvestissement sont des multinationales qui opèrent partout dans le monde et qui n’ont qu’« un tout petit pourcentage » d’activités en Israël. 

Pour Raymond Legault, porte-parole de la Coalition, cela démontre la sous-estimation de la gravité des implications de ces multinationales dans les violations des droits humains et du droit international commises par Israël en Palestine. « Si [la Caisse] considérait vraiment que ces activités-là sont extrêmement graves, ça n’aurait aucune importance que ce soit une toute petite partie des activités de ces compagnies-là », réagit-il en entrevue.

Est-ce possible de désinvestir?

En session parlementaire, Charles Émond précise que les investissements dans certaines compagnies mises en cause sont détenus à travers des indices boursiers regroupant des milliers d’autres titres, dont la Caisse ne peut pas les exclure. Selon lui, ces investissements ne reflètent pas une stratégie volontaire.

Or, la Coalition soutient que le désinvestissement est possible et que la Caisse a déjà désinvesti de certains secteurs aux retombées négatives par le passé. Elle s’est retirée de l’industrie du tabac en 2020, puis de la production de pétrole en 2022.

De plus, la Coalition cite le cas de KLP, le principal fonds de pension de Norvège, qui a désinvesti dans les dernières années d’une dizaine de compagnies impliquées dans les violations du droit international et des droits humains par Israël.

La Caisse affirme toujours disposer d’un processus de contrôle en amont comme en aval des investissements et d’une équipe d’expert·es de classe mondiale en droit international pour s’assurer que chaque investissement soit responsable. La Coalition exige que la Caisse rende ce processus transparent, par exemple, en rendant publiques les évaluations selon lesquelles certaines entreprises sont considérées comme respectant ses obligations en matière de droits humains tandis que d’autres ne le sont pas.

« On sait que c’est possible, il y a des fonds comme KLP, qui ont rendu un document de décision de plusieurs pages incluant tous les détails et toutes les démarches » lorsque la société d’État norvégienne a décidé d’exclure Caterpillar de son portefeuille, argumente Benoît Allard, porte-parole du collectif Désinvestir pour la Palestine, également membre de la Coalition.

À part le désinvestissement, la Caisse possède également les moyens pour exercer des pressions sur les compagnies dans lesquelles elle investit pour qu’elles respectent certains normes et règlements, par exemple, en matière de droits humains. Elle peut engager des discussions directes avec la direction d’une compagnie lorsqu’elle est un actionnaire important ; elle peut aussi s’allier à d’autres actionnaires pour avoir une voix avec plus de poids lorsqu’elle est un petit investisseur.

En session parlementaire, Charles Émond a dit être intervenu dans le cas de la multinationale québécoise WSP, dont la Caisse est l’un des plus grands actionnaires, et que « ça a donné lieu à un résultat tangible ». 

WSP a été pendant des années la cible de la campagne de désinvestissement menée par la société civile à cause de sa participation à des projets ferroviaires israéliens sur le territoire palestinien occupé. En 2025, la multinationale a affirmé avoir vendu ses opérations en Israël, bien qu’une enquête de Pivot a révélé des détails qui jettent le doute quant à son départ réel du pays.

Pour Benoît Allard, bien que les chiffres globaux des investissements de la Caisse n’aient pas significativement changé, les pressions exercées par la société civile auraient tout de même porté leurs fruits et doivent être maintenues. Le départ de WSP d’Israël en serait un exemple.

Il fait aussi référence à l’engagement pris par la Caisse en juillet 2025 de proscrire tout nouvel investissement dans des compagnies israéliennes, ainsi qu’à la baisse de la proportion de ce genre d’investissements dans son portefeuille, passant de 0,1 % à 0,05 % en un an.

La Caisse n’a pas répondu aux questions de Pivot au moment de publier.

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