Depuis l’instauration du cessez-le-feu, le 16 avril dernier, le Liban a basculé dans une phase d’incertitude. Les frappes régulières d’Israël ont déjà fait plusieurs dizaines de morts, alors qu’une partie du Sud-Liban est occupée par l’État hébreu. Pour le million de Libanais·es déplacé·es par le conflit, la trêve n’est qu’une prolongation d’une guerre qui ne dit plus son nom.
La guerre entre le Hezbollah et Israël, déclenchée le 2 mars dernier après des frappes de la milice chiite sur le territoire israélien, en réponse à l’assassinat de l’Ayatollah Khomeini par Israël et les États-Unis, a fait 2 696 morts et 8 264 blessé·es au Liban en date du 4 mai, selon le ministère de la Santé publique du pays.
Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu largement à l’avantage d’Israël, environ 385 Libanais·es ont trouvé la mort dans des bombardements de l’État hébreu, lequel « se réserve le droit de prendre, à tout moment, toutes les mesures nécessaires pour se défendre contre des attaques planifiées, imminentes ou en cours », précise un communiqué du département d’État des États-Unis, qui jouent le rôle de médiateur entre les deux pays.
À Dahiyeh, la banlieue sud de Beyrouth, le bourdonnement continu d’un drone de surveillance israélien, volant à basse altitude, traverse le quartier Bir el-Abed : « Voilà, c’est ça qu’ils appellent un cessez-le-feu. Une trêve façon Netanyahou! ». Ali Souhain, la soixantaine, a vécu toute sa vie dans le quartier.
En cette matinée ensoleillée du mois d’avril, il contemple avec un regard sombre le fruit de quarante-six jours de bombardements intensifs sur ce quartier, bastion du Hezbollah. Un immeuble de douze étages éventré, une rue jonchée de verres et de gravats, bordée d’affiches de jeunes martyrs de la milice chiite, et quelques habitant·es qui, comme lui, profitent de cette trêve fragile pour faire l’inventaire de leurs vies évaporées.

« Regardez ces gens, qui va les aider? Qui va payer pour reconstruire? Israël veut prendre notre terre et notre sang », ajoute Ali Souhain.
Lors de la dernière guerre entre le Hezbollah et Israël en 2023-2024, les bombardements sur le quartier avaient détruit sa boutique d’ustensiles de cuisine, qu’il avait ensuite reconstruite. Cette fois, c’est son appartement familial qui a été endommagé par un missile. Une routine tragique devenue presque ordinaire.
« C’était le paradis là-bas »
La guerre a conduit au déplacement forcé de plus d’un million de Libanais·es originaires du sud du pays et de la banlieue sud de Beyrouth. Pour la plupart d’entre elleux, le cessez-le-feu n’est qu’une formule abstraite, sans effet concret sur leur quotidien.
Certain·es ont trouvé refuge dans des écoles publiques de la capitale, transformées en abris. « Rien que le fait de penser à mon village, j’ai envie de pleurer. On ne sait pas si on pourra rentrer un jour », résume Joumanah Ahmad, la cinquantaine, en passant la main sur son visage coiffé d’un voile noir.
Cela fait maintenant deux mois qu’elle a trouvé refuge au lycée Abdel Kader, dans le quartier Zokak el-Blat, au centre de Beyrouth, comme 650 autres déplacé·es. Elle partage une petite salle de classe avec 17 autres personnes.
Joumanah Ahmad a fui son village d’Arnoun, au Sud-Liban, au premier jour de la guerre, avec ses trois enfants, petits-enfants, ainsi que sa tante. Elle se souvient d’avoir fait du café dans la nuit, à l’occasion du Suhoor, le dernier repas avant le jeûne pendant le mois de Ramadan, avant que la guerre n’éclate.
« Si notre maison est encore debout, le café doit encore être posé sur la table de la cuisine. Il y avait des bombardements en permanence, on est parti dans la précipitation, sans rien prendre avec nous », explique-t-elle en désignant le pyjama d’hiver noir qu’elle porte, devenu trop chaud pour les températures printanières de Beyrouth. « On a cru qu’on n’arriverait jamais à Beyrouth en vie », se souvient-elle.
Joumanah Ahmad dresse un portrait coloré de son Arnoun : le calme, la douceur du climat, la beauté du fleuve Litani qui s’écoule aux abords du village et l’impressionnante forteresse médiévale de Beaufort, qui surplombe la vallée, qu’Israël avait bombardée en 1982, avant de l’occuper jusqu’en 2000, année de son retrait du Sud-Liban.
« C’était le paradis là-bas », ajoute-t-elle, qui a déjà dû fuir son village lors de la guerre de 2023. Le village d’Arnoun est aujourd’hui en grande partie détruit. L’entrée de la bourgade n’est plus qu’un tas de ruines dont l’accès est soumis au bon vouloir de l’armée israélienne. On y entre à ses risques et périls.

Le cauchemar se répète
Depuis le cessez-le-feu du 16 avril, les habitant·es espéraient un retour à la normale. C’était sans compter sur la volonté de l’État hébreu d’instaurer une zone tampon dans le sud du Liban, visant à protéger la population israélienne du nord du pays des attaques du Hezbollah.
Au Liban, la « ligne jaune », tracée par Israël sur le même modèle que celle dans la bande de Gaza après le cessez-le-feu d’octobre 2025, ravive le souvenir des 18 ans d’occupation, de 1982 à 2000. L’État hébreu interdit aux Libanais·es d’entrer dans cette « zone de défense », qui couvre 6 % du pays et concerne une soixantaine de localités.
Dans certains de ces villages, l’armée israélienne mène des opérations de ratissage et de destruction de maisons à l’explosif, achevant le rêve de certain·es de pouvoir un jour rentrer chez eux. D’autres continuent d’espérer.
Dans une autre école transformée en abri pour déplacés, dans le quartier de Basta, Sarah* a trouvé refuge avec ses trois enfants depuis le début du mois de mars. Elle tente de maintenir un semblant de quotidien dans des conditions précaires.
« Même l’école à distance pour les enfants, c’est devenu compliqué. Comment faire travailler simultanément trois enfants avec une connexion limitée et un seul téléphone portable? », fait mine de s’interroger Sarah.
La famille est originaire de Kounine, un village du Sud-Liban près de Bint Jbeil, où les combats font rage entre le Hezbollah et l’armée israélienne depuis le début du conflit. Depuis le cessez-le-feu, le village est situé dans la zone tampon, occupée par Israël.
« Notre appartement avait été détruit lors de la première guerre en 2024. Nous avions depuis pris un autre appartement, en périphérie du village, mais on ne sait pas s’il est encore debout », explique-t-elle. « Quoi qu’il arrive, on finira par rentrer chez nous. J’en suis sûre. »
*La personne a demandé à conserver l’anonymat.

