Vous vous adonnez à une séance de défilement de vidéos sur votre réseau social préféré. Entre deux capsules montrant des animaux mignons et des astuces décoration, celle sur laquelle vous venez de tomber s’amuse de l’incapacité d’un homme adulte à trouver le ketchup dans le réfrigérateur (spoiler : il est posé bien en vue sur une tablette à la hauteur de ses yeux).
Une autre publication montre un père qui ne sait pas qu’il faut mettre un frein sur la poussette de son poupon. C’est sa fillette de quatre ou cinq ans qui le lui explique, tout juste à temps pour éviter que le nourrisson dévale la rue à tombeau ouvert. Une autre vidéo encore met en scène un conjoint tentant sans succès de mettre une taie sur son oreiller pendant que sa copine effectue toutes les autres tâches ménagères.
Depuis quelque temps, des personnes exaspérées utilisent ce type de vidéos humoristiques sur les réseaux sociaux pour dénoncer le phénomène de l’incompétence stratégique.
L’incompétence stratégique
On a beaucoup parlé de charge mentale dans les dernières années, pour déplorer la disparité des responsabilités domestiques, parentales et organisationnelles, surtout dans les couples hétérosexuels. De manière générale, les femmes s’acquittent d’une plus grande proportion de tâches en tous genres, ce qui fait que les hommes ont plus de temps pour se consacrer à leurs loisirs.
Plus spécifiquement, l’Office québécois de la langue française définit l’incompétence stratégique comme une « technique de persuasion qui consiste à simuler une incapacité à accomplir une tâche adéquatement, afin d’inciter une autre personne à l’effectuer à sa place ».
L’astuce n’est pas forcément machiavélique – plusieurs l’appliquent même inconsciemment – mais le résultat reste le même. On finit par faire les choses à leur place. Et les stratégies de sabotage sont multiples : agir de lenteur extrême pour accomplir une tâche, manquer de minutie, exagérer sa fatigue, s’engager à s’acquitter d’une responsabilité… sans jamais passer à l’action.
Ces collègues fainéants…
L’incompétence stratégique a aussi la part belle dans la sphère professionnelle. La popularisation du concept vient même d’un article du Wall Street Journal où, en 2007, le journaliste Jared Sandberg décrivait le « talent » qu’ont plusieurs personnes pour feindre l’incompétence afin de s’esquiver de tâches qu’elles jugent ingrates.
Ils ne sont pas si rares, les collègues aux positions avantageuses qui seraient à peu près incapables d’accomplir leur travail correctement si un·e ou des subalternes n’évoluaient pas en périphérie (souvent dans l’ombre) pour compenser leurs lacunes ou pour leur souffler quoi faire.
Dans plusieurs milieux de travail, on s’attend généralement davantage de la part des femmes qu’elles endossent bénévolement des rôles d’organisatrices, de secrétaires de réunions, d’animatrices de vie de bureau et d’adjuvantes, et ce, en sus des responsabilités pour lesquelles elles ont été engagées.
Socialisation genrée
La dynamique à l’œuvre en ce qui a trait à l’incompétence stratégique n’a rien d’inné. Les filles et les femmes ne sont pas dotées d’un gène spécial qui les prédispose à planifier efficacement un menu de la semaine, à prévoir les besoins d’un enfant pour une sortie scolaire ou à plier avec minutie les guenilles.
Puisqu’on associe féminité et care, on a intégré à différents degrés l’idée que boys will be boys (« les garçons seront toujours des garçons ») et que les petites filles, elles, prennent soin. On socialise les unes à être plus attentives, serviables et efficaces que les autres. Dès le primaire, on constate une différence marquée entre les garçons et les filles dans plusieurs domaines teintés de stéréotypes de genres qui teinteront leur vie adulte.
Par exemple, on constate que les filles ont une plus grande anxiété mathématique que les garçons, ce qui influence la manière dont elles perçoivent leurs perspectives professionnelles et leur intelligence logique. De même, une étude française a démontré que les fillettes sont encouragées dès l’enfance à se projeter dans le rôle « d’aidantes » (et sont abondamment félicitées et valorisées lorsqu’elles le font), tandis que les garçons, eux, sont vite assignés à la posture de ceux qui reçoivent de l’aide.
La chercheuse Juliette Grisoni l’a constaté autant dans les jeux d’imitation auxquels se livrent les enfants (qui reconduisent les biais sexistes que les enfants observent chez les adultes) que dans leurs responsabilités dans la classe. Les filles sont plus souvent promues aux rôles d’aidantes pédagogiques de l’enseignante que les garçons.
J’ajouterais que dans une classe, où l’enseignante occupe la posture d’autorité, le rôle d’assistante place les fillettes en proximité avec le pouvoir et les pousse à perfectionner des aptitudes de leaders positives et de meneuses… des positions qu’elles sont par la suite moins nombreuses à se voir confier une fois dans le marché du travail.
Il suffit de s’exercer
Pas étonnant, dès lors, qu’à l’âge adulte, les jeunes femmes soient celles qui prennent le plus souvent en charge la maisonnée et qui jouent le rôle de traductrices émotionnelles des plus vulnérables comme les enfants et les animaux de compagnie, tandis que nombre d’hommes se glissent tout naturellement dans la position de celui qui ne sait pas trop bien plier un drap contour. Et pendant que les femmes s’épuisent à tout faire, elles continuent de gagner un moins grand salaire et de connaître moins d’avancées professionnelles que leurs conjoints qui peuvent compter sur une employée bénévole pour faire le travail de maison à leur place.
Et lorsque l’on prend conscience de l’inégalité, ce n’est pas gagné pour la renverser: c’est encore à la femme qu’il reviendra d’apprendre à son conjoint à accomplir certains gestes ou à être plus attentif.
Il y a un monologue dans le film français La Crise (Coline Serreau, 1992) qui traduit l’angoisse que peut susciter l’incompétence stratégique. Le personnage d’Isabelle explique à son copain Didier qu’elle ne veut pas vivre avec lui : « je ne veux pas d’un mec étiafé sur mon canapé qui bâille en me disant “qu’est-ce qu’il y a à bouffer ce soir”. Je ne veux pas qu’on me dise “tiens, toi qui repasses si bien les chemises”. […] Je ne veux pas que ta mère me téléphone pour savoir si je t’ai bien donné tes cachets contre la grippe. […] Je ne veux pas nettoyer la cuisine pendant trois heures le jour où tu auras décidé de faire une paella pour tes collègues du bureau ».
Elle ne veut pas être la mère de son conjoint, cette perspective la fait suffoquer. Le film est trentenaire, mais le cri du cœur d’Isabelle est encore d’actualité pour plusieurs foyers.
« Si les femmes sont particulièrement bonnes pour organiser la vie familiale, c’est parce qu’elles […] ont appris à le faire, parce qu’on les a amenées à avoir ces tâches-là et parce que personne d’autre ne le fait», affirme Cécile Gagnon, doctorante en philosophie à l’Université de Montréal. « Du moment où on réalise que ces savoir-faire sont acquis et non innés, on peut complètement désamorcer l’argument “je suis pas bon”. Ben pratique-toi! »

