Détruire l’Iran et détruire l’Empire

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Détruire l’Iran et détruire l’Empire

La guerre déclenchée par les États-Unis et Israël met en exergue la décadence de l’impérialisme occidental.

Peu de médias occidentaux, canadiens, québécois, permettent à leurs consommateur·ices une compréhension profonde des attaques occidentales contre l’Iran.

L’ignorance entretenue permet de justifier ou accepter ces agressions, sur fond d’un racisme colonial dont le discours du secrétaire d’État Rubio à Munich le 14 février illustre la prégnance. Il y convoque un passé colonial chrétien de conquêtes européennes violentes et glorifiées, pour appeler à leur continuation contre la « menace » des peuples du sud. Les « élites » européennes présentes se levèrent pour applaudir en cœur son discours ressassant leurs obsessions impérialistes du 19e siècle, mais accompagnées des armements du 21e siècle et d’une décadence morale, économique et démographique très bien perçue par 85 % des habitant-e-s de la planète qui luttent pour leur souveraineté dans le sud global.

Il ne s’agit pas de changer le régime ni d’empêcher son armement nucléaire ou conventionnel, mais de détruire l’Iran comme pays, c’est-à-dire son économie, sa population et sa souveraineté.

Il est effarant que tant de médias et spécialistes tombent dans la discussion sur l’armement et sur le « changement de régime » par la magie du bombardement par les airs. Questionnés sur « l’après-régime », le secrétaire d’État Rubio et d’autres responsables répondent par le vide, car c’est bien le vide qu’ils cherchent. Il n’y a pas d’oubli de leur part sur ce plan. À l’instar des destructions de la Libye, de la Syrie, de l’Irak, de la Palestine, c’est une politique du chaos post-bombardement qui est recherchée.

La destruction, la mort et la division sont la dernière monnaie d’échange d’un Empire en déclin, accompagnant son mensonge libéral qui ne fonctionne plus. Les personnes qui croient à une simple stratégie impérialiste de changement de régime sont déconnectées de la réalité et de l’histoire.

Une guerre qui s’inscrit dans la continuité

Agresser l’Iran est une politique euro-américaine depuis plus de 125 ans, dont le coup d’État de 1953 fomenté par la Grande-Bretagne et les États-Unis pour imposer le régime tortionnaire et pro-sioniste du Shah constitue un jalon. Depuis la révolution islamique qui renverse ce régime en 1979, l’Iran constitue un foyer de résistance contre l’ogre euro-américain qui n’a cessé ses attaques directes et indirectes dans la région. La première ne tarde pas et, dès 1980, par l’agression irakienne financée, parrainée et armée par l’Occident et les voisins arabes dont les potentats craignent l’idéologie égalitaire du nouveau régime.

Face aux armes chimiques irakiennes fournies notamment par l’Allemagne, la France et les Pays-Bas, les chefs religieux iraniens interdisent l’usage réciproque de telles armes de destruction massive, pour des raisons morales et spirituelles étrangères aux coutumes génocidaires occidentales. Ainsi, la première décennie de la République islamique d’Iran est celle d’une atroce guerre qui tue un demi-million d’Iranien-ne-s et presque autant d’Irakien-ne-s, et qui voit déjà des attaques militaires états-uniennes directes contre l’Iran.

Depuis lors, l’Iran survit économiquement en dépit d’un étouffant régime de sanctions occidentales dont la liste donne le vertige. Votées et ajoutées d’année en année par le biais des Nations unies et unilatéralement par des dizaines de gouvernements, ces sanctions se dénombreraient à 8 000.

La lente chute du géant

En face de l’Iran et ses 92 millions d’habitant-e-s, des pétromonarchies attachées au racket de protection états-unien qui fonctionne ainsi : les USA protègent militairement ces principautés, une vingtaine de bases militaires états-uniennes et occidentales enserrent ainsi l’Iran, ces pays produisent et vendent leurs hydrocarbures au prix qu’ils veulent, mais en contrepartie ils doivent placer leurs gains en dollars sur les marchés et produits financiers états-uniens depuis les années 70. L’Irak est pareillement contraint de placer ses revenus pétroliers en dollars aux USA depuis l’invasion de 2003. C’est ce dispositif de racket au détriment des populations et de la souveraineté des pays concernés qui est menacé de plusieurs manières aujourd’hui.

Les USA étant producteurs et exportateurs nets d’hydrocarbures, l’enjeu pour leurs élites n’est pas l’accès à ces ressources, mais le contrôle mondial de leur commerce afin de maintenir leur hégémonie financière et politique. Pouvoir monétaire et militaire ont fonctionné de pair plusieurs décennies pour financer la dette états-unienne, au prix de la financiarisation de l’économie réelle qui a produit en retour, et avec l’aide du néo-libéralisme anti-régulateur, la désindustrialisation massive des pays du Nord au profit d’une nouvelle classe globalisée de capitalistes financiers et du groupe BRICS notamment.

Le géant états-unien s’est évidé du fait de l’avidité de ses propres élites, devenant incapable d’asseoir sa dette sur une économie réelle, absente. Cela explique en grande partie le vote Trump : anxiété d’une part croissante de la population économiquement abandonnée sur fond de nostalgie impériale; amplification par les élites du bouc émissaire raciste, soit la menace « du grand remplacement » par des migrant·e·s et des non·blanc·he·s, afin de se déresponsabiliser, diviser et contrôler les classes laborieuses; coups d’éclat sanglants et coups d’État extérieurs incohérents, impuissants à enrayer la chute.

La destruction, la mort et la division sont la dernière monnaie d’échange d’un Empire en déclin, accompagnant son mensonge libéral qui ne fonctionne plus.

Ces actions s’ajoutent à la guerre tarifaire déclarée contre un grand nombre de pays, aux pressions financières et économiques violentes infligées aux alliés, et elles accroissent l’endettement états-unien à mesure que se réduit la capacité du pays à faire face aux intérêts de sa dette, à emprunter de nouveau fonds, à défendre la valeur de sa monnaie.

Un nombre croissant d’échanges internationaux contournent le dollar américain et les grandes banques et investisseurs mondiaux se débarrassent tranquillement de leurs obligations et valeurs en dollars. Le tout sur fond d’une bulle financière énorme spéculant sur des projets d’intelligence artificielle intenables en énergie, en main-d’œuvre, et en matières premières, car les États-Unis ont compromis leurs propres chaines d’approvisionnements du fait de leurs incohérences.

Le soutien états-unien à l’Ukraine et à Israël accélère le démembrement impérial en montrant le décrochage militaire et la perte de crédit littérale et figurée de l’hégémon, à mesure que s’effondre en temps réel la croyance en ses capacités martiales et financières. Ce ne sont pas seulement les bases états-uniennes qui sont menacées au Moyen-Orient, mais un mécanisme fondamental de la puissance états-unienne reposant sur le contrôle des flux mondiaux d’hydrocarbures et des pétrodollars.

La guerre contre l’Iran et le blocage des flux pétroliers consécutifs, s’il promet de juteux profits boursiers à court terme, ne précipite pas moins la survenue d’une crise économique mondiale et l’éclatement de bulles spéculatives états-uniennes.

Quelle vengeance?

Dans une spectaculaire cohérence avec le génocide perpétré contre la Palestine et accéléré à Gaza (plus de 20 000 enfants massacré-e-s depuis 2023), les premiers bombardements israélo-états-uniens en Iran ciblèrent, avec la précision revendiquée par leurs propagandistes militaires, une école primaire pour filles, faisant plus de 150 victimes parmi elles. Les médias occidentaux mirent du temps à en parler, et ne le font encore qu’au conditionnel et sans nommer leurs tueurs.

Un appel à la « vengeance » du président iranien a également circulé samedi dans les médias occidentaux, suite à l’assassinant de l’ayatollah Khamenei (86 ans) dans son bureau, avec son épouse et d’autres membres de sa famille. Mais le discours du président iranien est disponible en ligne et ne comporte aucun mot ni aucune notion de vengeance.

Il informe calmement que l’Iran se défendra et que ses agresseurs souffriront. Mais la notion de « vengeance » fait partie du lexique colonial raciste, prêtant des passions fanatiques à des Orientaux dérégulés, au contraire de la raison occidentale dépassionnée qu’incarnent pourtant si peu des élites occidentales qui ont « perdu la carte ». Reste à souhaiter que dans leurs chutes, elles n’accrochent pas leurs mains sanglantes et cupides aux manettes des armes nucléaires qu’elles ne devraient aucunement détenir, pour la sécurité de tous·tes.

L’auteur est professeur de sciences politique à l’UQÀM.