L’esprit sportif au féminin

Anne-Sophie Gravel Chroniqueuse · Pivot
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L’esprit sportif au féminin

Tant par leurs nombreuses médailles que par leur attitude, les sportives ont brillé à Milano-Cortina… n’en déplaise à l’équipe de hockey masculin américaine.

Après l’introduction de quatre nouvelles épreuves féminines, et les femmes représentant 47 % du total des athlètes, le comité des Jeux olympiques de Milano-Cortina était fier qu’il s’agisse à ce jour des Jeux d’hiver les plus paritaires.

Ces statistiques sont encourageantes quand on pense qu’aux premiers Olympiques d’hiver, il y a 100 ans, les femmes représentaient à peine 4,3 % des athlètes.

Mais le sport professionnel demeure englué dans plusieurs couches de sexisme et de misogynie, de l’objectification des corps des athlètes féminines jusqu’aux violences sexuelles dans le sport, en passant par les commentaires désobligeants des autres sportifs.

L’équipe américaine de hockey masculin l’a malheureusement prouvé à l’issue de sa victoire contre le Canada dimanche dernier.

Le sexisme des hockeyeurs

Au téléphone avec le président des États-Unis, les félicitations se sont faites au détriment de l’équipe de hockey féminin (aussi médaillée d’or!). Donald « Grab’em by the pussy » Trump a invité les hockeyeurs à la Maison-Blanche pour une soirée de célébration, tout en spécifiant qu’il se devait d’inviter les hockeyeuses de l’équipe féminine, faute de quoi il risquait la destitution. Goguenards, les hockeyeurs ont ri à gorge déployée. 

Il faut à peine lire entre les lignes pour comprendre à quel point la remarque et la réaction des joueurs sont méprisantes et dégoulinantes de misogynie.

En soulignant qu’il « se devait » (autrement dit : qu’il est malheureusement obligé) d’inviter l’équipe des femmes, Trump réitère la valeur symbolique du sport professionnel – et du hockey – en tant que bastion de la virilité chasse gardée des hommes.

Ce que Trump dit, c’est : « Je vous invite de bon cœur à célébrer avec moi – et vous allez constater que les hockeyeuses seront peut-être là, mais soyez assurés que je ne les ai invitées que parce que j’y suis contraint ». Les rires gras des hockeyeurs, qui fusent automatiquement, attestent de la banalité de ce genre de discours dans les vestiaires.

Et il convient de souligner que l’appel présidentiel était relayé par nul autre que le directeur du FBI, Kash Patel, qui a, dans la foulée, été filmé festoyant avec les joueurs dans le vestiaire, hurlant le visage tordu et rougi, tapant sur la table et ingurgitant à grosses gorgées l’entièreté d’une bouteille de bière dans une euphorie bestiale qui n’a rien à envier au grotesque des partys de fraternités universitaires les plus décadents. 

Dans le dictionnaire, à l’entrée du terme « Boys club », devrait sans contredit figurer cette vidéo.

Qui définit l’excellence?

L’équipe masculine de hockey s’est bien rendue à la Maison-Blanche cette semaine (les femmes, elles, ont refusé l’invitation) et y a reçu une ovation frôlant les deux minutes.

Mais, comme l’ont souligné plusieurs internautes indigné·es, une telle glorification des hockeyeurs masculins n’est pas très logique et j’ajouterais qu’elle amène à se questionner sur la foi de quels critères et par qui est définie l’excellence.

L’équipe de hockey masculine récoltait dimanche sa toute première médaille d’or depuis 1980, et au terme de 12 ans d’absence de la Ligue nationale. Ils ont le droit de célébrer leur titre de champions, mais une posture d’humilité, de gratitude et de respect serait davantage de mise.

Les hockeyeuses américaines, elles, sont décorées de tous les Jeux olympiques d’hiver depuis 1998 (première année où elles avaient le droit d’y participer). 

Si vous cherchez l’excellence, aux JO d’hiver de Milano-Cortina, elle est du côté des athlètes féminines, tant dans leurs performances que dans leurs démonstrations d’un esprit sportif remarquable.

Renverser les codes

Les athlètes olympiques féminines ont renversé plusieurs codes imposés aux sportives, dans les dernières semaines.

À elle seule, la performance d’Alysa Liu, médaillée d’or américaine en patinage artistique, est devenue pour plusieurs un moment phare des JO. De retour après un arrêt de plusieurs années lors duquel l’athlète a voulu se soustraire à la pression du sport de haut niveau, Liu a été triomphale, patinant avec une liberté sans pareil. « J’ai fait tout ce que je voulais faire [dans le programme]. », a affirmé la patineuse pour qui la liberté de choix allait jusqu’à sa coiffure audacieuse qui contrastait avec les traditionnels chignons lissés de la discipline.

La patineuse Amber Glenn – qui est la première patineuse artistique de l’équipe américaine s’affichant ouvertement comme appartenant à la communauté LGBTQ+ – a par ailleurs contribué à briser le tabou entourant sport et menstruations, en parlant ouvertement des liens entre ses règles et ses performances.

Et puis, il y a Eileen Gu, représentante de la Chine, qui est non seulement devenue la skieuse acrobatique la plus décorée de l’histoire des Jeux, mais qui a brillé dans ses entrevues avec son esprit vif et sa vision de la performance sportive et du dépassement de soi.

Leadership positif

Si la victoire patriarcale se loge dans la joie d’avoir humilié ou terrassée, comme l’a démontré Donald Trump, il faut faire mention honorable à de nombreuses sportives qui se sont réjouies pour leurs rivales et ont accueilli les victoires comme les défaites avec dignité et respect.

Alysa Liu, première Américaine à décrocher l’or dans sa discipline depuis les Jeux de 2002, a sauté de joie avec Ami Nakai à qui l’on venait d’attribuer la médaille de bronze. Et sur le podium, Liu a obtenu l’aide de la médaillée d’argent, Kaori Sakamoto (qui avait plus tôt été aperçue pleurant de déception), pour faire tenir sa médaille en place pour la photo officielle. Sur les réseaux, on a sacré le trio championnes de la sororité et de l’empowerment.

Du côté du hockey féminin, la capitaine Marie-Philip Poulin, qui a décroché pendant les Jeux le titre de hockeyeuse olympique ayant compté le plus de buts, était visiblement démolie par la défaite d’Équipe Canada à l’issue de la finale du match Canada contre États-Unis. Malgré ce décevant revers, elle a quand même dignement tenu à aller parler et faire une accolade à chacune de ses coéquipières pour les féliciter pour le travail accompli.

« Ce qu’on donne est le reflet de qui on est »

Je m’en voudrais de passer sous silence tout ce que les femmes doivent organiser en périphérie des performances sportives des hommes, et de tout ce que ça suppose de sacrifices pour elles.

Sur les réseaux, des publications virales sur l’équipe américaine de hockey masculin soulignent d’ailleurs à quel point il est violent pour toutes les mères de sportifs – qui les conduisent à l’entraînement à l’aube, leur font des lunchs et facilitent la conciliation sport-école – de voir ces garçons devenir des hommes qui s’amusent aux dépens des femmes dans les vestiaires.

Dans une récente publication Instagram qui revient sur les Jeux, la hockeyeuse canadienne Laura Stacey partage une citation « Ce qu’on donne ne nous est pas toujours rendu en retour, mais c’est toujours le reflet de qui on est ».

La fausse idée d’une prédominance masculine pour le sport reste difficile à démanteler, et écorche beaucoup de femmes dans la foulée, fussent-elles leurs mères, leurs conjointes ou leurs collègues. 

Et elle s’implante tôt dans l’esprit des jeunes filles témoins de ces violences, dont beaucoup se croient condamnées à s’humilier au ballon-chasseur et finissent par croire que le sport n’est pas pour elles avant de s’auto-astreindre à l’immobilité.

Mais au terme des JO de 2026, il est plus évident que jamais que ce que le sport n’est pas que pour les hommes, n’a jamais été que pour eux. Et que ce que donnent les sportives dans l’arène comme dans la vie est le reflet de ce que les femmes sont. Des championnes.