Vendredi dernier, les camarades sont allé·es se faire sacrer une volée par la police devant les bureaux de GardaWorld à Montréal pour dénoncer l’implication de la multinationale québécoise dans les actions de ICE aux États-Unis.
La scène est devenue habituelle, presque banale : l’opposition civile organisée se mobilise, l’État policier l’écrase dans la violence. C’est le modus operandi des démocraties libérales, rien de nouveau sous le soleil.
Ce n’est pas systématique, remarquez. La brutalité et l’intimidation sont réservées à certaines luttes, à quelques idéologies dont la liste s’allonge au fur et à mesure de la dérive droitière.
L’ancien porte-parole de l’escouade GAMMA – Guet des activités des mouvements marginaux et anarchistes, l’ancien bras politique du SPVM –, devenu ministre de la Sécurité publique, propose même un projet de loi qui leur permettra d’aller encore plus loin. Bientôt, promet Ian Lafrenière, il y aura des fouilles avant d’arriver à la manifestation et tout le monde va se sentir en sécurité.
Inconstitutionnel et abusif, vous dites? Allez le prouver en Cour suprême si vous le pouvez. À moins que vous ne receviez du financement de l’État, rappelle Simon Jolin-Barette, qui veut limiter les recours juridiques face à la classe politique, nouvelle constitution québécoise à l’appui.
Bourgeois de tous les pays
Le même jour, Laurent Ferreira était fier de recevoir tout le gratin de Montréal dans sa toute nouvelle tour du centre-ville, loin de la foule bruyante.
Et il y a de quoi! Le PDG de la Banque Nationale est à la tête d’une des cinq banques canadiennes qui soutiennent le projet de Banque de défense, de sécurité et de développement (Banque DSR) et la seule dont le siège social est à Montréal.
Pendant que le SPVM protégeait la propriété de leur chum Stéphan Crétier, la mairesse, le premier ministre du Québec et le PDG de l’organisme Montréal International se partageaient la scène pour cette conférence de presse visant à convaincre le futur bras financier de l’OTAN d’installer ses pénates dans la métropole.
La scène est devenue habituelle, presque banale : l’opposition civile organisée se mobilise, l’État policier l’écrase dans la violence.
L’espoir, c’est de faire de la ville un vibrant carrefour du nouveau complexe militaro-industriel qui se dessine et dont le Canada ambitionne d’être un joueur majeur.
La Banque DSR en tant que telle a surtout comme fonction de réunir les capitaux des pays membres, qui en deviendront ainsi actionnaires. La défense n’est plus, dès lors, une pure dépense, mais aussi une occasion de récolter des dividendes.
Au-delà de cet avantage initial, ce sont les produits financiers qu’elle est appelée à produire qui font la force de la stratégie. Grâce aux garanties et aux obligations qu’elles vont émettre, les banques privées seront mieux placées pour investir à leur tour dans les entreprises du secteur.
Il fallait y penser!
Puis, si l’argent public permet à GardaWorld d’exporter ses services dans les camps américains, peut-être que cette injection de capitaux renouvellera aussi l’arsenal du SPVM.
Il y a toujours une piasse à faire.
La machine à consentir
Mais les matraques, le gaz CS et le poivre de cayenne ne sont que la face la plus vulgaire de la machine à soumettre de l’État bourgeois.
Le consentement demeure à ce jour le mécanisme le plus efficace. Et aussi le plus payant.
C’est la fonction des idéologues et des publicitaires, ainsi que de toutes ces personnes œuvrant directement dans l’organisation du travail, ces gens qui, bien que salariés, ne sont pas exactement productifs. Pensez aux cadres intermédiaires et aux gestionnaires de ressources humaines. Leur travail est dur à quantifier, mais leur rôle idéologique est essentiel pour maintenir le système en place.
Ce sont eux que Gramsci appelait les intellectuel·les organiques des classes dominantes, dont le rôle est essentiellement d’assurer le consentement des exploité·es, de diminuer la friction dans les mécanismes d’accumulation du capital. Illes ont souvent assez sympathiques et bien intentionné·es, illes parlent d’organisations agiles et d’EDI.
Des coulisses de pouvoir
Dans ce bestiaire de traîtres de classe, on trouve une espèce particulièrement sournoise : les lobbyistes.
Il y en a de toutes sortes sur le registre public, cette véritable matriochka de l’influence.
On pourrait nommer Joëlle Boutin par exemple, ancienne directrice de cabinet au Conseil du trésor et députée de Jean-Talon pendant le premier mandat de la CAQ. Elle travaille maintenant pour PricewaterhouseCoopers (PwC), une firme de conseil pour laquelle elle a rencontré son ancien collègue, le ministre des Ressources naturelles, en vue d’obtenir un contrat de « présentation du secteur des minéraux critiques et stratégiques ».
PwC, comme de nombreuses firmes du genre, représente aussi des clients privés de ce secteur industriel, comme Glencore, par exemple.
La multinationale suisse qui opère la fonderie Horne emploie aussi d’autres expert·es de l’influence, comme Mathieu St-Amant, directeur principal de la firme TACT Conseil, que j’avais mentionnée dans une chronique précédente.
TACT emploie aussi à son tour des conseillers stratégiques, des anciens staffers des partis officiels, comme Dimitri Soudas et Antonine Yaccarini. Les mêmes que vous voyez passer sur vos écrans régulièrement si vous écoutez les émissions de spin à la télé d’État.
Les matraques, le gaz CS et le poivre de cayenne ne sont que la face la plus vulgaire de la machine à soumettre de l’État bourgeois.
Tout ça est public et facilement accessible, je rappelle. Tous ces noms évoqués au passage ne se distinguent pas particulièrement, ce ne sont que les rouages d’une machine bien huilée. Illes ne sont pas l’objet d’une enquête du commissaire au lobbyisme ou d’un scandale de dépassements de coûts.
C’est juste comme ça que ça fonctionne, le libéralisme. La démocratie par vases communicants entre les directions d’entreprises, le gouvernement, les partis, les médias. Tout le monde y trouve son compte, sous la protection du paravent de l’ignorance et du voile corporatif.
Et notre rôle, c’est de faire pareil, de nous cacher derrière l’isoloir pour faire notre numéro deux démocratique sur notre demi-heure de break. Changer la couleur d’une fois à l’autre, en s’assurant que l’odeur reste la même. Celle du parti unique du capital.