Et si cette histoire était celle d’un mirage? Jason Arday s’est suicidé. Il était autiste, frappé de mutisme sélectif dans l’enfance, il n’aurait appris à lire qu’à dix-huit ans. Il était à l’intersection de différentes formes d’oppression : homme noir neurodivergent. À trente-sept ans, il est devenu, le plus jeune professeur noir de l’histoire de Cambridge. Que ce récit d’une personne noire soit exact ou, en partie, enjolivé au fil des entrevues, la question mérite d’être posée : et si certains éléments avaient été magnifiés? Il y avait anguille sous roche.
Alors, ce n’est pas uniquement la probité d’un homme qu’il faut interroger, mais la pression sociale qui pousse un Noir « performant » à se réinventer en Noir « exceptionnel », ce qui n’est pas sans rappeler le rôle de Will Smith dans Six Degres of Separation (1993). Arday s’est construit un persona surhumain afin de faire partie du prestigieux corps professoral de Cambridge qui l’a sélectionné, alors que deux femmes noires avaient postulé pour ce même poste.
Personne n’a présenté à Arday une entente à signer. Le contrat était implicite : en échange de sa légitimité institutionnelle, il devait offrir en garantie, être un chercheur, un être extraordinaire.
Le supertoken
Jason Arday était un supertoken. Ce concept développé par Dori Tunstall illustre comment une personne issue de groupes marginalisés dont les talents sont convoités par une institution pour qu’elle démontre qu’elle est représentative nonobstant son antipathie envers l’identité marginalisée. L’institution instrumentalise ainsi la personne issue d’un groupe marginalisé afin de donner l’illusion que le système défaillant fonctionne et qu’il n’y a pas de discrimination en son sein.Une fois ce rôle assigné, la chute n’est pas une possibilité; elle est inévitable : le supertoken n’a pas droit ni à l’erreur ni même au bénéfice du doute.
Icare et le soleil
Le soleil ici, c’est la prestigieuse université de Cambridge, les ailes, les qualités extraordinaires, réelles ou construites, qui n’accorde une place au soleil qu’à un Noir transcendant. Grâce à ces ailes, il s’approche du soleil, mais nul ne peut suivre. La chute de Jason n’a pas été lue comme une faille humaine. Elle a été construite, notamment par la presse conservatrice, comme la preuve qu’un professeur issu de la diversité n’aurait jamais dû voler aussi haut. Il est devenu un symbole justifiant l’abolition des programmes de DEI (Diversité, Équité et Inclusion), perversion de la méritocratie.
L’attaque contre les DEI qui se retourne contre elle-même
Cette attaque n’est pas venue de nulle part. Nathan Cofnas est au cœur du scandale qui accusait Arday de plagiat. Cofnas a été licencié pour ses propos racistes de l’université Cambridge après que celle-ci ait reçu de nombreuses plaintes d’étudiant·es qui l’accusaient de cautionner l’eugénisme et de propager des théories douteuses sur l’« hérédité ». Selon ses dires, il existerait des écarts de QI entre groupes raciaux. Il a écrit que, dans un système strictement méritocratique fondé sur les seules qualifications académiques, la proportion de professeur·es noir·es à Harvard approcherait 0,7 %, et que les personnes noires « disparaîtraient de la plupart des postes de pouvoir ».
L’ironie est totale. Selon la logique de Cofnas, un système purement méritocratique exclurait les personnes noires des institutions d’élite. Ce constat ne discrédite pas les politiques d’équité; il les justifie. Car un système qui, livré à lui-même, produit une exclusion quasi totale de certaines personnes marginalisées n’est pas neutre. Il doit être déconstruit afin de mettre au jour ces failles et ultimement mettre en œuvre des programmes correctifs comme ceux du DEI pour cesser de reproduire les hiérarchies sociales et raciales. Au Canada, c’est d’ailleurs ce que nous enseigne l’article 15 (2) de la Charte canadienne des droits de la personne afin que l’égalité réelle soit une réalité tangible.
Invoquer la méritocratie contre le DEI suppose que le mérite existe. Michael Young, qui inventa la méritocratie en 1958, employait ce concept comme avertissement, non comme idéal. Michael Sandel a démontré que même une méritocratie parfaite resterait injuste, aggravant l’humiliation des « perdants » par une promesse d’égalité jamais tenue. McNamee le démontre empiriquement que la méritocratie n’est ni plus ni moins qu’un mythe : l’héritage, le capital social et la discrimination pèsent plus que le talent.
Ce n’est pas la méritocratie que le DEI corrompt; c’est un mythe qu’il corrige.
Cofnas en appelait à une « révolution » contre ce « fléau qu’est le DEI ». Il s’est autoproclamé enquêteur, jugeant les qualifications académiques d’Arday, un enquêteur qui rend justice sans respecter aucune règle, le Far West académique.
Mettre l’accent sur l’exceptionnalisme expose les Noir·es à des risques importants : la pression subie est inhumaine. Les Noir·es se doivent d’être plus que compétent·es et sans la moindre faille, pour satisfaire le mirage qu’est la méritocratie. Le suicide de Jason Arday devrait obliger les institutions à se regarder dans le miroir : est-ce que, pour faire partie des institutions, on doit être un·e noir·e au profil surhumain, et qu’en est-il de l’instrumentalisation des supertokens? Au final, les perdant·es sont innombrables, car les détracteurs de l’égalité réelle ont de quoi attiser le feu.